Lorsque dans la langue macédonienne on veut parler de
quelque chose qui nous saisit par sa beauté, on dit: « C’est tellement beau
qu’on a l’impression que cela va se mettre à parler ! » Les Macédoniens
savent que tout ce qui est beau cherche à se frayer un chemin vers la
parole, que la beauté possède son écriture, son langage. A travers le jeu
mystérieux des mots, la langue mémorise et extériorise des contenus
implicites, en suivant les traces d’une pensée ancestrale, mythique, saturée
d’images qui chez les Macédoniens et les autres Slaves du sud sont d’une
singulière richesse. Les vestiges de cette mémoire mythique sont
reconnaissables dans l’usage qui est fait de certains mots particulièrement
représentatifs, tel que par exemple, l’adjectif « beau » : en macédonien,
celui-ci condense non seulement les deux sens complémentaires - le beau (au
sens esthétique) et le bien (au sens éthique) - mais signifie aussi quelque
chose qui « est écrit » , l’inscription dont le traçage suppose déjà
l’ambivalence entre le sens et l’image, entre l’écriture et la peinture. Ce
qui permet d’établir d’entrée de jeu l’analogie entre la beauté, le langage,
l’image et l’écriture.
En Macédoine, où que l’on se tourne, et surtout si l’on
plonge ses regards en deçà du visible, sous la surface de la terre et des
lacs, par exemple, on se trouve en présence de vestiges d’antiques
civilisations, de sites archéologiques, de villes enfouies, de grottes
préhistoriques, d’écritures non-encore déchiffrées, « traits ou stries »
(l’écriture des Slaves antérieure au 9ème siècle, époque où les
frères panslaves de Salonique, Cyrille et Méthode, codifièrent le premier
alphabet glagolitique qui a donné le cyrillique, l’écriture courante des
Slaves d’Ohrid à Kiev). Mais les manuscrits ecclésiastiques slaves et
paléoslaves, en glagolitique et en cyrillique ne sont qu’une petite part du
témoignage d’un passé trop riche pour rentrer dans la trame rectiligne de la
mémoire historique. Les vestiges de ce passé hantent le sol de ces contrées,
imposent partout leur muette présence : des villes sur pilotis sur un lac
vieux de cinq millions d’années, le lac d’Ohrid, des
agglomérations-citadelles néolithiques, des masques en or et des armures de
grands chefs militaires, des aqueducs et des viaducs de l’époque romaine,
lorsque la Macédoine était une province romaine, des basiliques vieilles de
dix siècles, des fresques et des icônes byzantines, des citadelles
médiévales, des tours-horloges, des halles, des hammams, des mosquées, des
objets cultuels et rituels, solaires et lunaires, profanes ou sacrés (la
vierge-mère représentée comme une femme-maison, par exemple). Ces vestiges
ont de multiples origines : illyrienne, paléo-macédonienne, antique,
judaïque, byzantine, ottomane, arménienne, bulgare, serbe, yougoslave,
païenne, chrétienne, islamique…
Le patrimoine culturel macédonien, soumis au rythme
cyclique d’événements destructeurs - incendies, séismes et autres
catastrophes naturelles - exposé à de violentes « ruptures » suscitées par
les goûts expansionnistes de chefs militaires de différentes provenances -
du nord, de l’est ou de l’ouest - a développé des mécanismes
d’auto-régénération interne et une mnémotechnie spécifique. Néanmoins, ce
patrimoine comporte bien plus que ce qui constitue l’identité d’un citoyen
macédonien d’aujourd’hui, et bien plus que ce que l’Etat macédonien actuel
est capable de prendre en charge. Cette richesse nationale de la Macédoine,
proprement inestimable - archéologique, spirituelle, littéraire - se trouve
aujourd’hui dispersée, transportée et étudiée dans des centres de recherches
et des musées des grandes métropoles mondiales.
On peut dire cependant, en suivant le fil conducteur de
la langue, que ces vestiges matériels sont autant de « choses
écrites » qui possèdent une beauté non seulement extérieure, mais aussi
intérieure : « tout juste s’ils ne parlent pas ». Les traces du passé vivent
et se perpétuent sous des formes toujours nouvelles et imprévisibles, si
bien qu’ici tout se trouve en situation d’effervescence, de métamorphose et
d’incarnation. L’histoire macédonienne est une sédimentation de temps
révolus en état de résurrection latente. La richesse artistique qui
appartient au sol macédonien est l’autobiographie du peuple macédonien. On
peut dire sans abus : la résurrection est une constante macédonienne, un
perpetuum makedonicum.
Cette façon de parler pourrait être taxée de pathétique
si la « vérité » de la réalité historique macédonienne n’était pas
indissociable d’un fond sensible précognitif d’ores et déjà chargé de
pathos, si elle ne se donnait pas comme un entrelacs multifocal d’éléments
tout à la fois objectifs et intimes, un foisonnement d’artéfacts dissimulés
ou chiffrés, et si les données objectives, si souvent contradictoires ou
controversées, ne plongeaient pas leurs racines dans un sol affectif
primitif, lieu d’origine de toute création. Il va dès lors de soi que le
récit - qu’il appartienne à la littérature orale ou écrite, sacrée ou
profane - émerge de ce sol comme de son lieu natif et qu’il soit une forme
naturelle d’esthétisation de la langue et de la vision du monde.
Il serait en effet étonnant qu’un peuple dont l’histoire
culturelle, religieuse et ethnique est saturée d’empreintes - qu’il s’agisse
de productions orales ou écrites, d’anciens manuscrits dans la tradition de
la tératologie slave populaire ou de l’esthétique byzantine, de fresques et
d’icônes, d’enluminures, de sculptures sur bois ou sur métal, de mosaïques,
d’icônes en terre cuite, en forme de poteries ou de bijoux, de lacrymarii
et d’épées, de broderies ou de tapisseries, de fibules ou de croix - il
serait étonnant qu’un tel peuple ne possède pas, dans ses multiples
expressions orales ou écrites, un mélos spécifique, une qualité
singulière, hétérogène à la structure linéaire des discours normatifs et
conventionnels, un surplus qui chromatise la langue incolore des stéréotypes
anthropologiques – il serait en effet étonnant qu’un tel peuple ne possède
pas une longue lignée de narrateurs.
Un peuple dont la tradition abonde en créations
plastiques, comme si l’art était sa differentia specifica, ne saurait
subsister sans inventer des mondes parallèles (celui de l’image, de
l’écrit), sans transposer sur une autre scène son histoire vécue, sa
conception du temps et de l’espace. Un tel peuple imprime comme
naturellement son identité dans le texte en cultivant la pratique de la
narration, tout comme il reconquiert son identité à travers les
modifications que lui renvoie cette pratique narrative. Un peuple qui dans
son héritage d’artéfacts picturaux est capable de représenter la femme,
l’enfant, l’évangéliste, l’apôtre, l’archange et jusqu’à Dieu lui-même… avec
un livre dans les mains, sur le cœur, dans les entrailles, ne peut pas ne
pas avoir un lien millénaire affectif et symbolique avec l’art du conte
et du récit ! Le peuple macédonien est un tel peuple. Son histoire
culturelle est un palimpseste, où les inscriptions se recouvrent, se
chevauchent, creusent des plis en forme de rébus et de cryptogrammes
rebelles au déchiffrement… Le palimpseste est un labyrinthe captivant qui
pose plus d’énigmes qu’il n’offre de solutions. Une l’histoire aussi
sédimentée souffre d’une surabondance d’inscriptions qui entraînent des
ambivalences, des obscurités et des ruptures. D’où les risques de
mésinterprétations, de mimétismes, d’hybridations, d’où aussi les tentations
destructrices et autodestructrices qui affectent l’identité macédonienne. En
effet, l’’hybris tragique des Balkans s’exprime ici dans toute sa force
diabolique en faisant de la Macédoine la « pomme de la discorde » : chacun
la convoite, chacun cherche à se l’approprier et à la diviser, nul ne veut
la reconnaître comme un Tout ! Même aujourd’hui, la République de Macédoine
se trouve au cœur d’un conflit déjà ancien de convoitises, d’intérêts et
d’interprétations. Au sein de ce mélange balkanique millénaire où se
recoupent des traces sacrales et tragiques, la polyphonie de l’être
macédonien, avec sa précaire et multiple identité, se fraye péniblement un
passage. Plus elle est difficile à définir, plus elle se prête au
déchiffrement, tel un texte qui obéit à la poétique du paradoxe.
Toujours est-il qu’à notre époque postmoderne ou
post-postmoderne (que je nommerais « néoarchaïque » - au sens d’une
« nouvelle préhistoire ») , la question se pose de savoir comment subsister
sans perdre le rapport vivant à la magie du mot et au rituel de la
narration. Les Macédoniens savent cependant l’importance de la mémoire qui
reconstitue indéfiniment le lien entre ce qui a été fait et ce qui est à
faire. Ce lien passe par le verbe, la lettre, le texte oral ou écrit. Le
récit est en ce sens l’un des genres littéraires les plus représentés dans
la culture macédonienne dans la mesure où il rattache directement la
tradition orale ancestrale à la production contemporaine. Celle-ci reste
indissociable de certains moments décisifs de l’histoire récente de la
Macédoine : la formation du nouvel Etat macédonien (1945) dans le cadre de
la Fédération yougoslave ; la codification de la langue macédonienne
littéraire (1947), et la création de l’indépendante République de Macédoine
(1991). Par delà les divergences et conflits des traditions culturelles avec
les codes sociaux qui leur sont propres et les modes narratifs
correspondants, le récit préserve sa forme spécifique et joue un rôle
important dans la consolidation de la conscience nationale macédonienne au
sein de la mondialisation actuelle des cultures.
Le récit macédonien ne commence pas à partir de rien ; il
s’inscrit dans la continuité de la riche tradition du conte populaire dont
l’influence reste prépondérante dans la formation du nouveau mode narratif.
En effet, la tradition orale n’ignore aucun des genres littéraires de
quelque importance. Outre le conte merveilleux, très répandu, elle intègre
tant le conte réaliste, humoristique et satirique que le conte d’inspiration
érotique et diabolique, mais aussi la fable, la légende, le récit apocryphe,
la note, le poème, la ballade…
Ce n’est qu’au cours de la première moitié du XXème
siècle que la narration quitte l’anonymat du conte populaire et donne
naissance à ce que l’on appelle la « prose artistique » et notamment le
récit.
Les premiers auteurs du début du XXème siècle
qui disposent d’un fond narratif encore assez restreint, écrivent et
publient en d’autres langues (anglais, bulgare, serbe) si bien que leurs
œuvres rejoignent la langue macédonienne grâce à la traduction et à
l’adaptation. Les plus importants d’entre eux sont : Angelko Krstik
(1871-1952), Stojan Hristov (1897-1995), Anton Panov (1915-1942) et Koco
Racin (1908-1943).
Il est certain cependant que la codification de la langue
littéraire macédonienne est le point crucial par où passe la ligne de
démarcation entre la phase de formation et la phase de modernisation du
récit macédonien. Celui-ci traverse plusieurs étapes avant de se stabiliser
dans sa forme moderne et évolue en fonction du contexte socio-historique.
Vers la fin des années 40 et au début des années 50, le
récit comme genre souffre d’une identité esthétique encore indifférenciée où
les implications idéologiques et sociales sont souvent déterminantes jusque
dans l’expression autobiographique et intime de la plupart des auteurs. A
cette première génération d’après guerre qui suit, en règle générale, un
idiome littéraire standard, appartiennent entre autres : Kole Casule, Slavko
Janevski, Blaze Koneski…
Slavko Janevski (1920-2000) est le premier conteur qui,
dans le paradigme du récit macédonien contemporain, marque une coupure
radicale entre l’expression traditionnelle et l’expression moderne, celle-ci
prend chez lui le plus souvent le tour du récit fantastique.
Quant à Blaze Koneski (1921-1993) qui a fait paraître un
seul recueil de récits, il est surtout important comme linguiste,
grammairien et codificateur de la langue littéraire macédonienne.
Cependant, déjà la génération suivante (dont les recueils
paraissent dans les années 50) voit la naissance d’écrivains d’avant-garde -
les « modernistes » - qui agissent en groupe avec leur programme et leur
manifeste et entrent ouvertement en polémique avec la littérature
réaliste-socialiste régnante (Branko Pendovski, Srbo Ivanovski, Meto
Jovanovski, Petar Kostov, Boris Visinski, Dimitar Stolev, Blago Ivanov…).
C’est la sixième décennie du XXème siècle qui
marque une étape cruciale dans la maturation du récit contemporain,
couronnée, en 1972, par une anthologie. Le récit suit désormais une ligne
nettement ascendante qui culmine vers la fin du XXème siècle. Le
discours narratif atteint sa forme achevée, esthétiquement élaborée,
affranchie de tout stéréotype (Petre Andreevski, Vlada Urosevik, Tasko
Georgievski, Zivko Cingo, Bogomil Gjuzel…).
Certains auteurs nés autour des années 40 élargissent le
paradigme narratif vers de nouvelles perspectives poétiques et discursives -
hybridations et combinaisons déroutantes… (Gordana Mihailova Bosnakoska,
Luan Starova, Bozin Pavlovski, Mitko Madzunkov, Zoran Kovacevski, Danilo
Kocevski…)
Le plus récent récit macédonien, d’orientation
postmoderne, est en plus grande partie produit par des écrivains nés entre
1949 et 1965. Cet intervalle de temps relativement long comprend une dizaine
d’auteurs de qualité exceptionnelle chez qui les conventions narratives se
trouvent considérablement pluralisées et complexifiées. Les productions de
ces auteurs s’échelonnent entre les années 70 et 90 (Vase Mancev, Krste
Cacanski, Trajce Krsteski, Dragi Mihajlovski, Dimitrie Duracovski,
Aleksandar Prokopiev, Jadranka Vladova, Blaze Minevski, Ermis Lafazanovski,
Venko Andonovski…)
Parler du récit macédonien contemporain veut dire parler
de la métaphysique du récit comme son trait principal. La linéarité
discursive, inerte et conventionnelle est dépassée par un excès qui dynamise
la forme narrative et l’ouvre sur un « au-delà ». Dans cet excès, s’entame
la dimension tragique et grotesque du récit macédonien et se mesure le degré
de son élaboration. En elle s’esquisse le chemin qui mène de l’ontologie à
l’anthologie du récit macédonien contemporain.