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Appartenance de la littérature macédonienne
à la sphère culturelle méditerranéenne

La Culture macédonienne appartient-elle à la culture méditerranéenne ?

La République de Macédoine est un paradigme de l’aporie du Méditerranéen (‘aporos, en grec ancien, signifie infranchissable, sans voie, inaccessible, impossible, dangereux, incurable) et du pragmatisme des partages en pays (continentaux) méditerranéens et balkaniques. Sa position est ambivalente. La Macédoine, de même qu’elle appartient à plusieurs groupes différents de type zonal, naturel et géographique, appartient à plusieurs groupes d’origine historique et culturo-civilisationnelle. On peut estimer de même que la littérature macédonienne appartient à divers contextes littéraires : slaves, balkaniques et méditerranéen, ou bien encore (aux époques plus anciennes) au contexte antique et byzantin.12 La Macédoine n’est pas parmi les pays méditerranéens du premier groupe, mais elle gravite vers le complexe géographique méditerranéen, parce que (premièrement) historiquement, (deuxièmement) civilisationnellement, (troisièmement) culturellement et (quatrièmement) littérairement, elle a de nombreux points communs avec les pays et les peuples méditerranéens et leurs cultures.

La Macédoine s’étend entre mer et continent. C’est un pays qui n’est ni typiquement méditerranéen, ni exclusivement balkanique et continental, dans la partie sud-est de l’Europe. D’ailleurs, les Balkans font partie du Méditerranéen, et le Méditerranéen est une zone intercontinentale qui relie l’Europe, l’Afrique et l’Asie ! Dans les vallées de Macédoine, le long du Vardar et de la Struma, sur les rives du lac de Dojran, pénètre le climat méditerranéen, une senteur marine de sel et d’iode (qui dans le cas du lac de Dojran a peut-être une lointaine genèse maritime). Là s’épanouissent lauriers (zokumi) et géraniums, les cactus et le thym, figuiers, vignobles, citrons et kiwis, melons et pastèques…Des sommets de Jakupica (Solunska glava), on aperçoit la « mer Blanche » (mer Egée), une des magnifiques et paisibles baies méditerranéennes. La Macédoine antique donnait sur la mer. La Macédoine d’aujourd’hui a une vue aporique, discrète, pour ainsi dire métaphysique sur la mer Méditerranée. L’appartenance de la Macédoine au complexe culturel méditerranéen, comme d’ailleurs de tous les autres pays proches de la Méditerranée, n’est ni d’une seule époque ni simple. Elle est complexe et englobe plusieurs époque, et c’est là, finalement, son avantage. Le contact de la littérature macédonienne avec les autres est interlittéraire, tout comme le contact entre les cultures macédonienne et méditerranéennes est interculturel, dialogue. L’appartenance de la culture et littérature macédonienne à la sphère culturelle méditerranéenne est liée à la fois à l’histoire et au systéme. Elle change, se développe et évolue, suivant les changements culturologiques et sociaux de caractère historique à un plus vaste et plus haut niveau (hiérarchique) du système. La culture (et littérature) macédonienne s’insère dans quelques civilisations légitimes, différentes, mais proches aussi (du point de vue de l’histoire et des influences interculturelles) et leurs systèmes culturels (1) dans le système des anciennes civilisations balkaniques archaïques, y appartenant ou leur succédant ; (2) dans le système de la mixture antique hellénistique, macédonienne et alexandrine ; (3) dans le système de l’ancien Empire romain, non encore scindé, à savoir, à la civilisation européenne et latine occidentale, dont elle est partie intégrante (de facto la Macédoine était une province romaine de la fin de l’ère antique jusqu’au partage de l’empire romain en empire d’orient et d’occident) ; (4) dans le système culturel de l’empire romain d’orient (byzantin), tout d’abord polythéiste (démocratique!), puis monothéiste (autocratique)13 ou orthodoxe, en tant que partie spécifique, où, dès le Ve, VIe et VIIe siècle, et en particulier durant le VIIIe et IXe siècle, domine l’élément spirituel et linguistique slave ( les Slaves païens s’intègrent dans la communauté étatique chrétienne déjà développée où le grec était la langue officielle ) (5) ; dans le système de l’Empire ottoman, à la charnière entre Moyen âge et Renaissance, système marqué par le facteur religieux et culturel islamique, mais où subsiste le facteur slavo-macédonien ; (6) dans le contexte civilisationnel, linguistique et littéraire des Slaves en général ; (7) dans quelques contextes culturels de Slaves du sud (bulgares, serbes, yougoslaves) ; (8) au sein du système national, étatique et culturel macédonien, dans des conditions d’autonomie culturelle et nationale de l’Etat et de normes culturelles, linguistiques et littéraires codifiées.

L’étude d’une littérature du point de vue de son appartenance à un système historico-géographique ou culturel et littéraire donné est dynamique, variable et historique. La pluralité et multifocalisation de l’interprétation et de la perception est une condition indispensable sans laquelle il est impossible de comprendre la complexité des processus et des changements qui se sont produits et se produisent dans le cadre du système littéraire macédonien. Aussi n’est-ce pas par hasard si s’actualise de nouveau une méthode d’étude de la littérature macédonienne interlittéraire, intertextuelle, non formaliste et contextuelle, propre aux méthodes postmodernistes mais aussi sémiotiquement fondée si l’on considère en particulier les trois centres d’intérêt sémiotiques que sont le pragmatique, le sémantique et le syntaxique : a) la relation pragmatique oeuvre/texte vis-à-vis du récipient dans l’acte de communication, (b) la relation sémantique entre le signe/texte et l’objet signifié ou le référent et (c) la relation syntaxique entre les textes de caractère littéraire, prélittéraire et non littéraire.

Modus d’intégration de la littérature macédonienne dans des systèmes plus globaux de la sphère méditerranéenne

Le modèle méditerranéen antique
La période et l’empire alexandrins ont créé le premier grand palimpseste euro-asiatique et une matrice interlittéraire sur laquelle ont laissé leur sceau les cultures non seulement balkaniques ( de Grèce et de Macédoine de la période antique…) mais aussi sémite, africaine, arabe, et les nombreuses cultures de la proche Asie occidentale. Cette signature détermine le réseau des relations et principes sur lesquels est constitué le système culturel méditerranéen de byzantin mais aussi contemporain comme signe de la « nature contagieuse de chaque culture » (J. Brodski, 1989, 36). Le palimpseste est une option historique déterminée de l’intertexte culturel méditerranéen, une dominante de la littérature méditerranéenne.

Le modèle littéraire asiatico-alexandrin, première matrice un peu plus affirmée ou matrice « initiale » de l’interlittérature méditerranéenne, date de la période hellénistique postclassique (IVe-IIIe siècle). La communication avec les autres continents et les autres mondes d’Asie et d’Afrique, réalisée à l’époque d’Alexandre le Grand, a laissé de profondes traces dans les époques et cultures ultérieures de ces régions, en particulier dans la partie byzantine et balkanique du Méditerranéen. La tradition alexandrine est une tradition grecque : tradition d’ordre (cosmos), d’harmonie, de la tautologie de la cause et de la conséquence (cercle oedipien) – tradition de la symétrie et du cercle fermé, du retour au sources » (J. BRODSKI, 1989, 40). La tradition « féminine » hellénistique s’interrompt non pas tant avec la tradition « masculine » romaine qu’avec la tradition initiée par Virgile dans l’Enéïde, épopée dans laquelle s’affirme le dit principe linéaire du mouvement en avant, sans retour en arrière, le principe du nomadisme, une certaine « irresponsabilité par rapport au passé » (J. Brodski), compensée par un intérêt renforcé pour l’avenir. L’individualisme s’affirme dans ces conditions dans l’Empire romain d’occident comme un principe créatif, qui sera absolument mis en pratique à partir de la fin du Moyen âge (D. Alighieri) et particulièrement à partir de l’époque de l’Humanisme et de la Renaissance (Rabelais, Cervantès, où commence l’ère du dialogue critique avec la réalité, d’une distanciation par rapport au passé qui la rapproche de notre époque actuelle (M. Bahtin), une ère de changements plus rapides et radicaux dans le système de la culture et de l’art.

Le modèle méditerranéen byzantin
La période byzantine (IVe-XVe siècle) est, après l’alexandrine, le second grand paradigme du modèle culturel méditerranéen. La culture byzantine, « étant venue remplacer les anciennes cultures de la Méditerranée, a modelé sur leur base des formes spécifiques en beaucoup de points, jouant le rôle historiquement si important de pont spirituel et d’intermédiaire entre les cultures de l’ancienne et de la nouvelle époque. S’appuyant sur l’héritage hellénistique, la culture byzantine a donné une nouvelle vision esthétique et philosophique du monde et des formes spécifiques de pensée artistique qui ont durant des siècles nourri la culture européenne. La culture représente, en partie, l’une des sources de la culture médiévale russe… » (V. Bichkov, 1991, 7). Byzance ou la partie orientale de l’Empire romain reproduit la matrice de la civilisation de la basse antiquité, dans des constellations historiques, sociales, religieuses, éthiques et étatiques bien entendu nouvelles, et elle la transforme et s’en éloigne avec le temps, créant un système culturel propre, fortement attaché à la canonisation des principes religieux, éthiques et esthétiques.

L’intertextualité citationnelle est particulièrement présente dans la pratique littéraire slave de la période byzantine et médiévale. Le système social, dans lequel l’individu se trouvait étouffé et où régnait un « invidualisme sans individualité », parce qu’« il ne prenait pas en compte les droits de l’individu… » au sens occidentalo-européen du terme (A. Gurevich, 1996, 86), s’est pour ainsi dire fait une loi de la poétique de l’imitation, de l’adaptation, copie et traduction, un tel système suivait les principes de l’esthétique de la ressemblance, à la différence du système culturel d’Europe occidentale dans lequel depuis Dante et Rabelais jusqu’à aujourd’hui a dominé l’esthétique de la diversité (originalité de l’oeuvre, particularité de l’auteur). Et Victor Bi~kov souligne avec raison : « L’esthétique byzantine a produit un système particulier de catégories et concepts esthétiques, dans ses paramètres essentiels différent du système antique, bien qu’il s’appuie sur lui. Si pour l’antiquité les catégories essentielles étaient : beau, mesure, harmonie, mimésis, pour l’esthétique byzantine ce sont : symbole, image, lumière, canon, réflexion ou reflet. Si les catégories sont dans l’Antiquité ontologiques, elles ont dans Byzance un caractère en grande mesure gnoséologico-psychologique. La fonction éducatrice et hédoniste de l’art dans la société antique cède la place à la fonction cognitive et liturgico-sacrale, dominante dans l’art byzantin. L’art et l’estéthique prennent un eplace importante dans le système philosophico-religieux du monde chrétien… »14

De même que l’esthétique et poétique antique et celle de la basse antiquité sont imprégnées dans les fondements du modèle culturel haut-byzantin et byzantin, l’esthétique et poétique byzantine et celle du bas-byzantinisme sont imprégnées dans le dans le système des littératures slaves médiévales, et en particulier des littératures slaves du sud, qui font de facto et pendant quelques siècles partie intégrante du système culturel byzantin. Cependant, le Moyen Age dit prolongé dans les les littératures des Slaves du sud, auxquelles appartient aussi la littérature médiévale macédonienne, théoriquement, méthodologiquement, stylistiquement et formellement insuffisamment différenciée génère grosso modo les modèles naissants de la littérature nouvelle (Renaissance, Baroque, Classicisme, Siècle des Lumières, Romantisme ou « Prerodba »).

La sagesse et l’habileté des gouvernements byzantins a contribué à réaliser la conception de l’assimilation et intégration des diverses entités culturelles dans une entité sur-ethnique ou transnationale (méditerranéenne) dans lequel dominait le facteur gréco-antique et chrétien, sans répression ni guerre, à travers un patient dialogue de compromis, construit peu à peu, et dans la pleine conscience de l’effet de la citation illustrative (D. O. Ostojic) qui a tempéré la discontinuité de la tradition et créé une illusion de non interruption et de globalité. La citation a été adoptée comme un des plus importants canons de la littérature et culture byzantine. Ainsi, dans l’écriture byzantine et sur l’hypotexte de sa littérature se sont (aussi) peu à peu inscrits l’écriture et le texte de la culture et littérature slave. « Byzance, partant de sa propre communauté sur-ethnique, dans laquelle le médium d’unité et de cohésion entre les gens n’était pas la parenté de race et d’ethnos, mais la parenté religieuse –idéologique (le christianisme), a travaillé à transformer les voisins nouveaux-venus non pas en « frères de race » (en Romains ou en Grecs), mais, avant tout, en « frères de religion » (chrétiens). »15 Il s’est créé une spécifique mixture byzantino-slave à préhistoire antique. Durant les premiers siècles, au moment de ce brusque contact entre le système culturel byzantin et la culture païenne des Slaves, au lieu d’une externalisation du conflit et d’une intensification de la résistance du modèle culturel slave, qui était resté pendant des siècles dans une sorte d’isolation, on en est venu à des concessions, à des modifications en douceur, et à une réception des « éléments formellement chrétiens » (Nikos Chausidis), qui ne changèrent rien d’essentiel dans le système païen traditionnel, mais qui ne restèrent pourtant pas absolument inchangés et intouchés. C’est une forme fréquente de « communication » interculturelle dans le Méditerranéen. Le texte de l’ancienne culture mythico-animiste des Slaves du sud dans le cadre de l’Empire byzantin ne s’est pas effacé, mais sur lui ou près de lui a continué de s’inscrire le texte chrétien et orthodoxe, iconolâtre et iconoclaste, schismatique et monastique. La répression a été évitée par la voie de l’adaptation. Ensuite intervient le Temps, qui a peu à peu changé la mise en scène de la matrice de l’héritage culturel en introduisant des citations de la culture nouvelle. Ainsi a été conçue une stratégie de la réplique entre les deux civilisation, qui, par la force des circonstances et dans un moment historique, se sont trouvées dans un même lieu et contraintes à choisir entre : se supporter ou se détruire, se citer ou s’ignorer. Ainsi se mena le long dialogue entre la culture élitiste byzantine et la culture « barbare » slave, jusqu’au jour où l’on atteignit un état d’euthanasie et de symbiose, où les frontières ont commencé de s’effacer, les traces à disparaître, et où commence une ère difficile et laborieuse de quête et reconstruction du passé et de la Langue ancienne des Slaves (des Macédoniens).

Immense est l’importance de la culture byzantine pour le développement du système des cultures slaves. Elle a influé aussi sur la structure de la culture macédonienne ancienne, médiévale et des temps modernes. Cela est reconnu et confirmé par d’éminents byzantologues et savants du domaine de l’histoire et de la littérature.16 Selon D. Lihachov, « notre chance est que nous (elle pense ici aux Russes) avons su non seulement percevoir la culture byzantine, mais la transformer. »17 Vladimir Bichkov estime que ce processus d’évitement de la simple « antiquisation » (imitation de l’antiquité) et de transformation des matrices culturelles antiques et byzantines en un nouveau modèle propre « sont une loi aussi en général pour les cultures médiévales des Slaves du sud » (1991, 328). La Transformation est un des modes essentiels pour survivre à travers le dialogue, une des formes principales de l’intertextualité, de l’interlittérature et du contact interculturel dans le Méditerranéen. L’interprétation de ces anciennes images mythiques dans la littérature contemporaine (métaphrastique) rappelle le désenchevêtrement d’un bobine emmêlée. Il faut une patience et un art sans mesure pour retrouver le fil pur, la soie à partir de laquelle pourra se faire une nouvelle broderie, une nouvelle image. C’est pourquoi sont indispensables des études interdisciplinaires et intermédiales de toutes les phases de l’existence et domination de cette culture sur les espaces méditeranéo-balkaniques. Ces études éclaireront aussi dans une grande mesure certains phénomènes caractéristiques de la symbolique et mythopoétique de la littérature macédonienne contemporaine, et encore davantage de la tradition littéraire macédonienne médiévale et orale qui s’est créée, entre autre, selon les paramètres de la poétique byzantine.

Le modèle méditerranéen d’Europe occidentale
Le contexte interprétatif et axiologique ne disparaissant jamais dans le processus littéraire et historique, les courants de réintégration et d’attribution de la littérature macédonienne ne connaissent ni la passivité ni la stéréotypisation. Du dix-neuvième siècle jusqu’à nos jours, et en particulier dans la seconde moitié du vingtième siècle, on peut, outre de la production traditionnellement reconnue comme antique, byzantine et slave de la culture macédonienne, parler aussi de la gravitation et intégration progressive de plus en plus marquée de la littérature macédonienne dans le système des littératures d’Europe occidentale. Une part importante des littératures d’Europe occidentale se place aussi au rang des littératures méditerranéennes (littérature française, italienne, espagnole). On ne peut pas non plus ignorer le fait qu’à la fin du vingtième siècle on en vient aux formes les plus diverses d’informations et d’actualisations interlittéraires et intertextuelles, réminiscences ou évocations, impulsions ou incitations, congruences ou coïncidences, adaptations, emprunts, filiations, imitations et variations (Zoran Konstantinovic)18 entre les actuelles situations de la culture et littérature macédonienne et les dominantes du système culturel et littéraire anglo-américain.

Le modèle culturel slave
Bien que le romantisme se soit déclaré hautement la renaissance et l’identité nationale, ses aspirations ne sont pas dépourvues d’ambivalences. Nous disons cela pour la raison justement que ce sont les romantiques qui ont proclamé les plateformes pour une union slave (Illyriens, Slaves du sud, langue slave, etc. ). On en est même arrivé à certaines périodes à créer de très vastes communautés et Etats sur le modèle intégratif, comme ce fut le cas avec l’Union Soviétique, ou pour les Slaves du sud (à l’exception des Bulgares) avec le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, puis avec la R. S. F. de Yougoslavie, mais le bloc linguistique et culturel slave a en fait éclaté et les conditions nécessaires pour la constitution d’une communauté slave unique (co-fédérative) et supra-nationale , où s’intégreraient tous les peuples slaves, et pour la création d’une union multilinguistique, multinationale et multireligieuses n’existent plus. Aujourd’hui, les courants de particularisation s’intensifient, entraînant presque partout chez les peuples slaves la formation d’entités et d’institutions étatiques particulières.

La civilisation slave, au moment des processus d’intégration qui se déroulent en Europe occidentale durant le XIXe et leXXe siècle, processus dans lesquels se renforcent les grandes communautés nationales et étatiques de l’Allemagne, de l’Empire Britannique, de la France et de l’Espagne, par exemple, suit, à l’inverse, le principe de désintégration et de particularisation de l’ancienne et vaste communauté linguistique et culturelle, phénomène qui se poursuit aujourd’hui encore d’une façon de plus en plus efficace et évidente. A la fin du XXe siècle, la domination du modèle de système social et étatique qui exclut l’homogénéïsation des cultures slaves ou balkaniques, comme variante éventuelle de leur développement futur, est indéniable. Nous sommes confrontés aux formes les plus diverses de conceptualisation politique et culturelle de mouvements qui s’adressent aux consciences nationales particulières, soutiennent des traditions et projets sociaux nationaux de peuples particuliers et de leurs Etats autonomes, entre autres du peuple et de l’Etat macédonien, ce devant quoi deviennent anachrones les projets d’intégration multinationale des Slaves.

L’expérience de l’histoire enseigne, cependant, que même dans les conditions de renforcement des configurations étatiques et des constitutions sur une base nationale, tendance qu’on peut constater dans la plupart des Etats d’Europe occidentale et orientale, subsiste la nécessité d’un échange culturel entre les peuples européens, leurs langues et leurs littératures, le besoin d’une mutuelle promotion et réception culturelle, et ceci tout particulièrement dans une ère marquée par le culte de la communication, l’informatique et l’Internet, par le concept postmoderniste de l’interlittéraire, de l’intertextualité (Linda Hutcheon, A Poetics of Postmodernism).19 Il semble que l’autonomie soit une condition préalable pour le passage à un plus haut niveau de conscience et de culture, à un niveau de dialogue interculturel, international et intersubjectif. L’identité nationale est une clé pour l’entrée dans le labyrinthe de l’individualisme. Le syndrome moderne de l’autochtonie et de l’identité, du scepticisme et de de l’aversion à l’encontre de l’Autre ethnos et logos se transforme en nostalgie postmoderniste de l’Autre, en tant que forme de reconnaissance et de projection de soi-même, sans qui/quoi la vie et le monde deviennent pour le moins tristes, et même souvent insupportables, ce qui est l’un des attributs des sociétés absolutistes et totalitaristes qui n’ont pas été et ne sont toujours pas, malheureusement, étrangers à cette époque qui est la nôtre.

Le topique méditerranéen dans la poésie macédonienne

Au lieu de chercher de nouvelles possibilités d’expression à travers la transformation des modèles connus, hérités de leur tradition, les poètes macédoniens de la période Moderne macédonienne affirment parfois les exemples de telle littérature plus ou moins proche appartenant à la sphère culturelle méditerranéenne, dans le but de découvrir de « nouvelles formes d’expression » (B. Koneski). Tel est le cas avec l’oeuvre de Federico Garcia Lorca dans la poésie macédonienne des années soixante et soixante-dix (dans les poèmes de Mateja Matevski, Jovan Koteski ou Radovan Pavlovski). De tels exemple « servent à inclure aussi les éléments traditionnels dans le processus de renouvellement de l’expression poétique » (B. Koneski), avec quoi « non seulement sont activés des motifs suggérés par les poèmes de la tradition populaire, croyances, rituels, légendes, sortilèges, malédictions, bénédictions, lamentations funéraires et autres, mais se revivifie aussi toute la richesse d’un lexique spécifique de la vie et de la tradition populaire » (par exemple, dans la poésie de Petre M. Andreevski). Nous pourrions ici, sans trop de prétentions analytiques et comparatives, mentionner quelques complexes thématiques à matrice intertextuelle méditerranéenne, quelques topiques méditerranéens qui occupent une place importante dans la littérature macédonienne contemporaine, et en particulier dans la poésie. Ce sont les topiques méditerranéens suivants : 1) mythe du Déluge, inondations, eaux souterraines, eau, pluies 2) mythèmes du dragon et de créatures aquatiques, fées, méduses, verseaux 3) mémoire primordiale de la mer et sa nostalgie 4) paysage et ambiance méditerranéens : soleil, fruits du sud, vent du sud, soleil noir, été, jour d’été, pluie d’été, mer d’été, tourbillon, équinoxe, clarté 5) images/archétypes de Crna Arapina 6) thèmes mythologiques, sumériens, grecs anciens, bibliques et byzantins.

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12. Lorsqu’en 1995 le centre du P. E. N. grec organisait une rencontre méditerranéenne, nous avions demandé à ce que soient invités aussi des écrivains du P. E. N. macédonien. Il nous fut répondu que cela était impossible, parce que la Macédoine n’avait pas de débouché, de vue, de rivage sur la mer…Le P. E. N. turc organise depuis déjà quelques années une rencontre poétique à Pergamon/Begrama et invite régulièrement le P. E. N. macédonien. Le P. E. N. croate organise de même une rencontre méditerranéenne à laquelle sont invités aussi des représentants du centre macédonien du P. E. N. Tel est le cas aussi lorsque le P. E. N. catalan organise des rencontres méditerranéennes. La culture méditerranéenne, pour eux, participe à la zone/sphère méditerranéenne.
13. Josif Brodski, 1989.
14. Victor V. Bichkov, “Conclusion”, L’Esthétique byzantine, Belgrade, Prosveta 1991: 322; lère édition. Moscou 1977 “ L’essence même du byzantisme est l’élévation de la sphère émotionnelle et esthétique au sommet de la culture spirituelle. ”
15. Nikos Chausidis, Images mythiques des Slaves du sud, Skopje, Misla, 1994: 24.
16. G. Ostrogorski, Vladimir Bichkov, Dimitrij Lihachov, Sergej Averincev, H. G. Bek, D. Bogdanovic, Vera S. Antic…
17. Dimitrij Lihachov est cité pour son article “Put k Slovu – Put k Rodine”, Sovetskaja kultura, 21 septembre 1985.
18. Zoran Konstantinovic, "Interlittérature dans le texte littéraire", Introduction à l’étude comparative des littératures, Belgrade 1984, 62-82.
19. Linda Hutcheon, A Poetics of Postmodernism, history, theory, fiction, New York and London 1996 (first ed. 1988).

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