Appartenance de la littérature macédonienne
à la sphère culturelle méditerranéenne
La Culture macédonienne appartient-elle à la culture
méditerranéenne ?
La République de Macédoine est un paradigme de l’aporie
du Méditerranéen (‘aporos, en grec ancien, signifie infranchissable, sans
voie, inaccessible, impossible, dangereux, incurable) et du pragmatisme des
partages en pays (continentaux) méditerranéens et balkaniques. Sa position
est ambivalente. La Macédoine, de même qu’elle appartient à plusieurs
groupes différents de type zonal, naturel et géographique, appartient à
plusieurs groupes d’origine historique et culturo-civilisationnelle. On peut
estimer de même que la littérature macédonienne appartient à divers
contextes littéraires : slaves, balkaniques et méditerranéen, ou bien encore
(aux époques plus anciennes) au contexte antique et byzantin.12
La Macédoine n’est pas parmi les pays méditerranéens du premier groupe, mais
elle gravite vers le complexe géographique méditerranéen, parce que
(premièrement) historiquement, (deuxièmement) civilisationnellement,
(troisièmement) culturellement et (quatrièmement) littérairement, elle a de
nombreux points communs avec les pays et les peuples méditerranéens et leurs
cultures.
La Macédoine s’étend entre mer et continent. C’est un
pays qui n’est ni typiquement méditerranéen, ni exclusivement balkanique et
continental, dans la partie sud-est de l’Europe. D’ailleurs, les Balkans
font partie du Méditerranéen, et le Méditerranéen est une zone
intercontinentale qui relie l’Europe, l’Afrique et l’Asie ! Dans les vallées
de Macédoine, le long du Vardar et de la Struma, sur les rives du lac de
Dojran, pénètre le climat méditerranéen, une senteur marine de sel et d’iode
(qui dans le cas du lac de Dojran a peut-être une lointaine genèse
maritime). Là s’épanouissent lauriers (zokumi) et géraniums, les cactus et
le thym, figuiers, vignobles, citrons et kiwis, melons et pastèques…Des
sommets de Jakupica (Solunska glava), on aperçoit la « mer Blanche » (mer
Egée), une des magnifiques et paisibles baies méditerranéennes. La Macédoine
antique donnait sur la mer. La Macédoine d’aujourd’hui a une vue aporique,
discrète, pour ainsi dire métaphysique sur la mer Méditerranée.
L’appartenance de la Macédoine au complexe culturel méditerranéen, comme
d’ailleurs de tous les autres pays proches de la Méditerranée, n’est ni
d’une seule époque ni simple. Elle est complexe et englobe plusieurs époque,
et c’est là, finalement, son avantage. Le contact de la littérature
macédonienne avec les autres est interlittéraire, tout comme le contact
entre les cultures macédonienne et méditerranéennes est interculturel,
dialogue. L’appartenance de la culture et littérature macédonienne à la
sphère culturelle méditerranéenne est liée à la fois à l’histoire et au
systéme. Elle change, se développe et évolue, suivant les changements
culturologiques et sociaux de caractère historique à un plus vaste et plus
haut niveau (hiérarchique) du système. La culture (et littérature)
macédonienne s’insère dans quelques civilisations légitimes, différentes,
mais proches aussi (du point de vue de l’histoire et des influences
interculturelles) et leurs systèmes culturels (1) dans le système des
anciennes civilisations balkaniques archaïques, y appartenant ou leur
succédant ; (2) dans le système de la mixture antique hellénistique,
macédonienne et alexandrine ; (3) dans le système de l’ancien Empire romain,
non encore scindé, à savoir, à la civilisation européenne et latine
occidentale, dont elle est partie intégrante (de facto la Macédoine
était une province romaine de la fin de l’ère antique jusqu’au partage de
l’empire romain en empire d’orient et d’occident) ; (4) dans le système
culturel de l’empire romain d’orient (byzantin), tout d’abord
polythéiste (démocratique!), puis monothéiste (autocratique)13
ou orthodoxe, en tant que partie spécifique, où, dès le Ve, VIe et VIIe
siècle, et en particulier durant le VIIIe et IXe siècle, domine l’élément
spirituel et linguistique slave ( les Slaves païens s’intègrent dans la
communauté étatique chrétienne déjà développée où le grec était la langue
officielle ) (5) ; dans le système de l’Empire ottoman, à la charnière entre
Moyen âge et Renaissance, système marqué par le facteur religieux et
culturel islamique, mais où subsiste le facteur slavo-macédonien ; (6) dans
le contexte civilisationnel, linguistique et littéraire des Slaves en
général ; (7) dans quelques contextes culturels de Slaves du sud (bulgares,
serbes, yougoslaves) ; (8) au sein du système national, étatique et culturel
macédonien, dans des conditions d’autonomie culturelle et nationale de
l’Etat et de normes culturelles, linguistiques et littéraires codifiées.
L’étude d’une littérature du point de vue de son
appartenance à un système historico-géographique ou culturel et littéraire
donné est dynamique, variable et historique. La pluralité et
multifocalisation de l’interprétation et de la perception est une condition
indispensable sans laquelle il est impossible de comprendre la complexité
des processus et des changements qui se sont produits et se produisent dans
le cadre du système littéraire macédonien. Aussi n’est-ce pas par hasard si
s’actualise de nouveau une méthode d’étude de la littérature macédonienne
interlittéraire, intertextuelle, non formaliste et contextuelle,
propre aux méthodes postmodernistes mais aussi sémiotiquement fondée si l’on
considère en particulier les trois centres d’intérêt sémiotiques que sont le
pragmatique, le sémantique et le syntaxique : a) la relation pragmatique
oeuvre/texte vis-à-vis du récipient dans l’acte de communication, (b) la
relation sémantique entre le signe/texte et l’objet signifié ou le référent
et (c) la relation syntaxique entre les textes de caractère littéraire,
prélittéraire et non littéraire.
Modus d’intégration de la littérature macédonienne
dans des systèmes plus globaux de la sphère méditerranéenne
Le modèle méditerranéen antique
La période et l’empire alexandrins ont créé le premier grand palimpseste
euro-asiatique et une matrice interlittéraire sur laquelle ont laissé leur
sceau les cultures non seulement balkaniques ( de Grèce et de Macédoine de
la période antique…) mais aussi sémite, africaine, arabe, et les nombreuses
cultures de la proche Asie occidentale. Cette signature détermine le réseau
des relations et principes sur lesquels est constitué le système culturel
méditerranéen de byzantin mais aussi contemporain comme signe de la « nature
contagieuse de chaque culture » (J. Brodski, 1989, 36). Le palimpseste est
une option historique déterminée de l’intertexte culturel méditerranéen, une
dominante de la littérature méditerranéenne.
Le modèle littéraire asiatico-alexandrin, première
matrice un peu plus affirmée ou matrice « initiale » de l’interlittérature
méditerranéenne, date de la période hellénistique postclassique (IVe-IIIe
siècle). La communication avec les autres continents et les autres mondes
d’Asie et d’Afrique, réalisée à l’époque d’Alexandre le Grand, a laissé de
profondes traces dans les époques et cultures ultérieures de ces régions, en
particulier dans la partie byzantine et balkanique du Méditerranéen. La
tradition alexandrine est une tradition grecque : tradition d’ordre
(cosmos), d’harmonie, de la tautologie de la cause et de la conséquence
(cercle oedipien) – tradition de la symétrie et du cercle fermé, du retour
au sources » (J. BRODSKI, 1989, 40). La tradition « féminine » hellénistique
s’interrompt non pas tant avec la tradition « masculine » romaine qu’avec la
tradition initiée par Virgile dans l’Enéïde, épopée dans laquelle
s’affirme le dit principe linéaire du mouvement en avant, sans retour en
arrière, le principe du nomadisme, une certaine « irresponsabilité par
rapport au passé » (J. Brodski), compensée par un intérêt renforcé pour
l’avenir. L’individualisme s’affirme dans ces conditions dans l’Empire
romain d’occident comme un principe créatif, qui sera absolument mis en
pratique à partir de la fin du Moyen âge (D. Alighieri) et particulièrement
à partir de l’époque de l’Humanisme et de la Renaissance (Rabelais,
Cervantès, où commence l’ère du dialogue critique avec la réalité, d’une
distanciation par rapport au passé qui la rapproche de notre époque actuelle
(M. Bahtin), une ère de changements plus rapides et radicaux dans le système
de la culture et de l’art.
Le modèle méditerranéen byzantin
La période byzantine (IVe-XVe siècle) est, après l’alexandrine, le second
grand paradigme du modèle culturel méditerranéen. La culture byzantine, «
étant venue remplacer les anciennes cultures de la Méditerranée, a modelé
sur leur base des formes spécifiques en beaucoup de points, jouant le rôle
historiquement si important de pont spirituel et d’intermédiaire entre les
cultures de l’ancienne et de la nouvelle époque. S’appuyant sur l’héritage
hellénistique, la culture byzantine a donné une nouvelle vision esthétique
et philosophique du monde et des formes spécifiques de pensée artistique qui
ont durant des siècles nourri la culture européenne. La culture représente,
en partie, l’une des sources de la culture médiévale russe… » (V. Bichkov,
1991, 7). Byzance ou la partie orientale de l’Empire romain reproduit la
matrice de la civilisation de la basse antiquité, dans des constellations
historiques, sociales, religieuses, éthiques et étatiques bien entendu
nouvelles, et elle la transforme et s’en éloigne avec le temps, créant un
système culturel propre, fortement attaché à la canonisation des principes
religieux, éthiques et esthétiques.
L’intertextualité citationnelle est
particulièrement présente dans la pratique littéraire slave de la période
byzantine et médiévale. Le système social, dans lequel l’individu se
trouvait étouffé et où régnait un « invidualisme sans individualité », parce
qu’« il ne prenait pas en compte les droits de l’individu… » au sens
occidentalo-européen du terme (A. Gurevich, 1996, 86), s’est pour ainsi dire
fait une loi de la poétique de l’imitation, de l’adaptation, copie et
traduction, un tel système suivait les principes de l’esthétique de la
ressemblance, à la différence du système culturel d’Europe occidentale dans
lequel depuis Dante et Rabelais jusqu’à aujourd’hui a dominé l’esthétique de
la diversité (originalité de l’oeuvre, particularité de l’auteur). Et Victor
Bi~kov souligne avec raison : « L’esthétique byzantine a produit un système
particulier de catégories et concepts esthétiques, dans ses paramètres
essentiels différent du système antique, bien qu’il s’appuie sur lui. Si
pour l’antiquité les catégories essentielles étaient : beau, mesure,
harmonie, mimésis, pour l’esthétique byzantine ce sont : symbole, image,
lumière, canon, réflexion ou reflet. Si les catégories sont dans l’Antiquité
ontologiques, elles ont dans Byzance un caractère en grande mesure
gnoséologico-psychologique. La fonction éducatrice et hédoniste de l’art
dans la société antique cède la place à la fonction cognitive et
liturgico-sacrale, dominante dans l’art byzantin. L’art et l’estéthique
prennent un eplace importante dans le système philosophico-religieux du
monde chrétien… »14
De même que l’esthétique et poétique antique et celle de
la basse antiquité sont imprégnées dans les fondements du modèle culturel
haut-byzantin et byzantin, l’esthétique et poétique byzantine et celle du
bas-byzantinisme sont imprégnées dans le dans le système des littératures
slaves médiévales, et en particulier des littératures slaves du sud, qui
font de facto et pendant quelques siècles partie intégrante du système
culturel byzantin. Cependant, le Moyen Age dit prolongé dans les les
littératures des Slaves du sud, auxquelles appartient aussi la littérature
médiévale macédonienne, théoriquement, méthodologiquement, stylistiquement
et formellement insuffisamment différenciée génère grosso modo les modèles
naissants de la littérature nouvelle (Renaissance, Baroque, Classicisme,
Siècle des Lumières, Romantisme ou « Prerodba »).
La sagesse et l’habileté des gouvernements byzantins a
contribué à réaliser la conception de l’assimilation et intégration des
diverses entités culturelles dans une entité sur-ethnique ou transnationale
(méditerranéenne) dans lequel dominait le facteur gréco-antique et chrétien,
sans répression ni guerre, à travers un patient dialogue de compromis,
construit peu à peu, et dans la pleine conscience de l’effet de la
citation illustrative (D. O. Ostojic) qui a tempéré la discontinuité de
la tradition et créé une illusion de non interruption et de globalité. La
citation a été adoptée comme un des plus importants canons de la littérature
et culture byzantine. Ainsi, dans l’écriture byzantine et sur l’hypotexte de
sa littérature se sont (aussi) peu à peu inscrits l’écriture et le texte de
la culture et littérature slave. « Byzance, partant de sa propre communauté
sur-ethnique, dans laquelle le médium d’unité et de cohésion entre les gens
n’était pas la parenté de race et d’ethnos, mais la parenté religieuse
–idéologique (le christianisme), a travaillé à transformer les voisins
nouveaux-venus non pas en « frères de race » (en Romains ou en Grecs), mais,
avant tout, en « frères de religion » (chrétiens). »15
Il s’est créé une spécifique mixture byzantino-slave à préhistoire antique.
Durant les premiers siècles, au moment de ce brusque contact entre le
système culturel byzantin et la culture païenne des Slaves, au lieu d’une
externalisation du conflit et d’une intensification de la résistance du
modèle culturel slave, qui était resté pendant des siècles dans une sorte
d’isolation, on en est venu à des concessions, à des modifications en
douceur, et à une réception des « éléments formellement chrétiens » (Nikos
Chausidis), qui ne changèrent rien d’essentiel dans le système païen
traditionnel, mais qui ne restèrent pourtant pas absolument inchangés et
intouchés. C’est une forme fréquente de « communication »
interculturelle dans le Méditerranéen. Le texte de l’ancienne culture
mythico-animiste des Slaves du sud dans le cadre de l’Empire byzantin ne
s’est pas effacé, mais sur lui ou près de lui a continué de s’inscrire le
texte chrétien et orthodoxe, iconolâtre et iconoclaste, schismatique et
monastique. La répression a été évitée par la voie de l’adaptation.
Ensuite intervient le Temps, qui a peu à peu changé la mise en scène de la
matrice de l’héritage culturel en introduisant des citations de la culture
nouvelle. Ainsi a été conçue une stratégie de la réplique entre les deux
civilisation, qui, par la force des circonstances et dans un moment
historique, se sont trouvées dans un même lieu et contraintes à choisir
entre : se supporter ou se détruire, se citer ou s’ignorer. Ainsi se mena le
long dialogue entre la culture élitiste byzantine et la culture « barbare »
slave, jusqu’au jour où l’on atteignit un état d’euthanasie et de symbiose,
où les frontières ont commencé de s’effacer, les traces à disparaître, et où
commence une ère difficile et laborieuse de quête et reconstruction du passé
et de la Langue ancienne des Slaves (des Macédoniens).
Immense est l’importance de la culture byzantine pour le
développement du système des cultures slaves. Elle a influé aussi sur la
structure de la culture macédonienne ancienne, médiévale et des temps
modernes. Cela est reconnu et confirmé par d’éminents byzantologues et
savants du domaine de l’histoire et de la littérature.16
Selon D. Lihachov, « notre chance est que nous (elle pense ici aux Russes)
avons su non seulement percevoir la culture byzantine, mais la transformer.
»17 Vladimir Bichkov estime que ce
processus d’évitement de la simple « antiquisation » (imitation de
l’antiquité) et de transformation des matrices culturelles antiques et
byzantines en un nouveau modèle propre « sont une loi aussi en général
pour les cultures médiévales des Slaves du sud » (1991, 328). La
Transformation est un des modes essentiels pour survivre à travers le
dialogue, une des formes principales de l’intertextualité, de
l’interlittérature et du contact interculturel dans le Méditerranéen.
L’interprétation de ces anciennes images mythiques dans la littérature
contemporaine (métaphrastique) rappelle le désenchevêtrement d’un bobine
emmêlée. Il faut une patience et un art sans mesure pour retrouver le fil
pur, la soie à partir de laquelle pourra se faire une nouvelle broderie, une
nouvelle image. C’est pourquoi sont indispensables des études
interdisciplinaires et intermédiales de toutes les phases de l’existence et
domination de cette culture sur les espaces méditeranéo-balkaniques. Ces
études éclaireront aussi dans une grande mesure certains phénomènes
caractéristiques de la symbolique et mythopoétique de la littérature
macédonienne contemporaine, et encore davantage de la tradition littéraire
macédonienne médiévale et orale qui s’est créée, entre autre, selon les
paramètres de la poétique byzantine.
Le modèle méditerranéen d’Europe occidentale
Le contexte interprétatif et axiologique ne disparaissant jamais dans le
processus littéraire et historique, les courants de réintégration et
d’attribution de la littérature macédonienne ne connaissent ni la passivité
ni la stéréotypisation. Du dix-neuvième siècle jusqu’à nos jours, et en
particulier dans la seconde moitié du vingtième siècle, on peut, outre de la
production traditionnellement reconnue comme antique, byzantine et slave de
la culture macédonienne, parler aussi de la gravitation et intégration
progressive de plus en plus marquée de la littérature macédonienne dans le
système des littératures d’Europe occidentale. Une part importante des
littératures d’Europe occidentale se place aussi au rang des
littératures méditerranéennes (littérature française, italienne, espagnole).
On ne peut pas non plus ignorer le fait qu’à la fin du vingtième siècle on
en vient aux formes les plus diverses d’informations et d’actualisations
interlittéraires et intertextuelles, réminiscences ou évocations, impulsions
ou incitations, congruences ou coïncidences, adaptations, emprunts,
filiations, imitations et variations (Zoran Konstantinovic)18
entre les actuelles situations de la culture et littérature macédonienne et
les dominantes du système culturel et littéraire anglo-américain.
Le modèle culturel slave
Bien que le romantisme se soit déclaré hautement la renaissance et
l’identité nationale, ses aspirations ne sont pas dépourvues d’ambivalences.
Nous disons cela pour la raison justement que ce sont les romantiques qui
ont proclamé les plateformes pour une union slave (Illyriens, Slaves du sud,
langue slave, etc. ). On en est même arrivé à certaines périodes à créer de
très vastes communautés et Etats sur le modèle intégratif, comme ce fut le
cas avec l’Union Soviétique, ou pour les Slaves du sud (à l’exception des
Bulgares) avec le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, puis avec
la R. S. F. de Yougoslavie, mais le bloc linguistique et culturel slave a en
fait éclaté et les conditions nécessaires pour la constitution d’une
communauté slave unique (co-fédérative) et supra-nationale , où
s’intégreraient tous les peuples slaves, et pour la création d’une union
multilinguistique, multinationale et multireligieuses n’existent plus.
Aujourd’hui, les courants de particularisation s’intensifient, entraînant
presque partout chez les peuples slaves la formation d’entités et
d’institutions étatiques particulières.
La civilisation slave, au moment des processus
d’intégration qui se déroulent en Europe occidentale durant le XIXe et leXXe
siècle, processus dans lesquels se renforcent les grandes communautés
nationales et étatiques de l’Allemagne, de l’Empire Britannique, de la
France et de l’Espagne, par exemple, suit, à l’inverse, le principe de
désintégration et de particularisation de l’ancienne et vaste communauté
linguistique et culturelle, phénomène qui se poursuit aujourd’hui encore
d’une façon de plus en plus efficace et évidente. A la fin du XXe siècle, la
domination du modèle de système social et étatique qui exclut
l’homogénéïsation des cultures slaves ou balkaniques, comme variante
éventuelle de leur développement futur, est indéniable. Nous sommes
confrontés aux formes les plus diverses de conceptualisation politique et
culturelle de mouvements qui s’adressent aux consciences nationales
particulières, soutiennent des traditions et projets sociaux nationaux de
peuples particuliers et de leurs Etats autonomes, entre autres du peuple et
de l’Etat macédonien, ce devant quoi deviennent anachrones les projets
d’intégration multinationale des Slaves.
L’expérience de l’histoire enseigne, cependant, que même
dans les conditions de renforcement des configurations étatiques et des
constitutions sur une base nationale, tendance qu’on peut constater dans la
plupart des Etats d’Europe occidentale et orientale, subsiste la nécessité
d’un échange culturel entre les peuples européens, leurs langues et leurs
littératures, le besoin d’une mutuelle promotion et réception culturelle, et
ceci tout particulièrement dans une ère marquée par le culte de la
communication, l’informatique et l’Internet, par le concept postmoderniste
de l’interlittéraire, de l’intertextualité (Linda Hutcheon, A Poetics of
Postmodernism).19 Il semble que
l’autonomie soit une condition préalable pour le passage à un plus haut
niveau de conscience et de culture, à un niveau de dialogue interculturel,
international et intersubjectif. L’identité nationale est une clé pour
l’entrée dans le labyrinthe de l’individualisme. Le syndrome moderne de
l’autochtonie et de l’identité, du scepticisme et de de l’aversion à
l’encontre de l’Autre ethnos et logos se transforme en nostalgie
postmoderniste de l’Autre, en tant que forme de reconnaissance et de
projection de soi-même, sans qui/quoi la vie et le monde deviennent pour le
moins tristes, et même souvent insupportables, ce qui est l’un des attributs
des sociétés absolutistes et totalitaristes qui n’ont pas été et ne sont
toujours pas, malheureusement, étrangers à cette époque qui est la nôtre.
Le topique méditerranéen dans la poésie macédonienne
Au lieu de chercher de nouvelles possibilités
d’expression à travers la transformation des modèles connus, hérités de leur
tradition, les poètes macédoniens de la période Moderne macédonienne
affirment parfois les exemples de telle littérature plus ou moins proche
appartenant à la sphère culturelle méditerranéenne, dans le but de découvrir
de « nouvelles formes d’expression » (B. Koneski). Tel est le cas avec
l’oeuvre de Federico Garcia Lorca dans la poésie macédonienne des années
soixante et soixante-dix (dans les poèmes de Mateja Matevski, Jovan Koteski
ou Radovan Pavlovski). De tels exemple « servent à inclure aussi les
éléments traditionnels dans le processus de renouvellement de l’expression
poétique » (B. Koneski), avec quoi « non seulement sont activés des motifs
suggérés par les poèmes de la tradition populaire, croyances, rituels,
légendes, sortilèges, malédictions, bénédictions, lamentations funéraires et
autres, mais se revivifie aussi toute la richesse d’un lexique spécifique de
la vie et de la tradition populaire » (par exemple, dans la poésie de Petre
M. Andreevski). Nous pourrions ici, sans trop de prétentions analytiques et
comparatives, mentionner quelques complexes thématiques à matrice
intertextuelle méditerranéenne, quelques topiques méditerranéens qui
occupent une place importante dans la littérature macédonienne
contemporaine, et en particulier dans la poésie. Ce sont les topiques
méditerranéens suivants : 1) mythe du Déluge, inondations, eaux
souterraines, eau, pluies 2) mythèmes du dragon et de créatures aquatiques,
fées, méduses, verseaux 3) mémoire primordiale de la mer et sa nostalgie 4)
paysage et ambiance méditerranéens : soleil, fruits du sud, vent du sud,
soleil noir, été, jour d’été, pluie d’été, mer d’été, tourbillon, équinoxe,
clarté 5) images/archétypes de Crna Arapina 6) thèmes mythologiques,
sumériens, grecs anciens, bibliques et byzantins.
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12. Lorsqu’en 1995 le centre
du P. E. N. grec organisait une rencontre méditerranéenne, nous avions
demandé à ce que soient invités aussi des écrivains du P. E. N. macédonien.
Il nous fut répondu que cela était impossible, parce que la Macédoine
n’avait pas de débouché, de vue, de rivage sur la mer…Le P. E. N. turc
organise depuis déjà quelques années une rencontre poétique à
Pergamon/Begrama et invite régulièrement le P. E. N. macédonien. Le P. E. N.
croate organise de même une rencontre méditerranéenne à laquelle sont
invités aussi des représentants du centre macédonien du P. E. N. Tel est le
cas aussi lorsque le P. E. N. catalan organise des rencontres
méditerranéennes. La culture méditerranéenne, pour eux, participe à la
zone/sphère méditerranéenne.
13. Josif Brodski, 1989.
14. Victor V. Bichkov, “Conclusion”,
L’Esthétique byzantine, Belgrade, Prosveta 1991: 322; lère édition.
Moscou 1977 “ L’essence même du byzantisme est l’élévation de la sphère
émotionnelle et esthétique au sommet de la culture spirituelle. ”
15. Nikos Chausidis, Images mythiques des
Slaves du sud, Skopje, Misla, 1994: 24.
16. G. Ostrogorski, Vladimir Bichkov, Dimitrij
Lihachov, Sergej Averincev, H. G. Bek, D. Bogdanovic, Vera S. Antic…
17. Dimitrij Lihachov est cité pour son article
“Put k Slovu – Put k Rodine”, Sovetskaja kultura, 21 septembre 1985.
18. Zoran Konstantinovic, "Interlittérature
dans le texte littéraire", Introduction à l’étude comparative des
littératures, Belgrade 1984, 62-82.
19. Linda Hutcheon, A Poetics of
Postmodernism, history, theory, fiction, New York and London 1996 (first
ed. 1988).