home contact developed by bles€k.web.design
poetry

La nostalgie de l'éternité, le fluide de la mémoire
- vers la poésie d'Yves Bonnefoy, traduite et présentée en macédonien –

Quel homme n'a pas, au moins une fois dans sa vie, rêvé d'être éternel? La nostalgie de l'éternité est la manière - même dont l'être humain se rapporte à sa finitude. La frontière qui sépare ce monde-ci de son autre irreprésentable passe par là, la césure entre l'ici-bas et l'au-delà. Cette différence n'en finit pas d'engendrer des couples d'opposés: fini - infini, mortel - immortel, historique – éternel, humain – divin, présent – absent. La soif d'immortalité est une disposition subtile de l'esprit ou se monnaye la peur de la mort. Car "l'homme occidental", fidèle à une longue tradition de "bon sens", a su faire de la nécessité elle-même la matrice de sa liberté; il répugne à croire en une quelconque prolongation de la vie après la mort et s'interdit toute complaisance avec d'autres formes, inconcevables, de vie d'espace et de temps. Les "histoires" sont faites pour les autres! N'est-il pas paradoxal que la civilisation occidentale qui se fonde sur la tradition grecque (préclassique, classique, hellénistique, alexandrine) - qui, de son côté, se fonde sur le mythe-récit- ait été amenée, notamment depuis l'époque du rationalisme, à abandonner son savoir-faire mnémotechnique, l'art de la mémoire et à s'éloigner ainsi de ses fondements?

C'est cependant cette passion ancestrale désavouée qui incite la raison, le logos (le mot, la langue) à s'interroger sur l'inconcevable, l'indicible, le céleste et le divin. Le syndrome gilgameshien, toujours renaissant, pousse l'homme à explorer les modalités, latentes et manifestes, de la conquête de l'éternité. Il offre en cela des stratégies diverses: On songe aux nombreuses versions de l'idée de la "continuation" qui s'exprime par la formule globale de l'"Autre dans le Même" (l'engendrement de son "propre" enfant), on songe, dans un tout autre registre, aux expérimentations diverses dans le domaine des multiplications génétiques, les mutations, les duplications etc., qui risquent d'échouer dans quelque projet satanique; on songe enfin, aux formes multiples de la création artistique (poïésis). Une chose est sûre, la question de l'éternité et de l'immortalité ne s'apprend pas, elle est immanente à l'être de l'homme et à son code anthropologique. Elle surgit simultanément avec les questions du commencement, de la fin et du sens de l'existence. Dans le poème "La lumière profonde a besoin pour paraître" (Du mouvement et de l'immobilité de Douve), Yves Bonnefoy (né en 1923) écrit: "Il te faudra franchir la mort pour que tu vives". Ce vers exprime clairement la nostalgie levantine et mythico-poétique de la vie éternelle. Le poète crée ici une pseudo rhétorique propre aux situations tragiques où s'accomplit un passage conscient et auto-sacrificiel vers l'autre côté de la mort!

La poésie est le lieu où se dialogise la nostalgie de l'éternité. Depuis des siècles, les interprètes lui prêtent la double vocation d'éterniser et de temporaliser. Il est possible de classer les conceptions poétologiques en deux catégories: celles qui prônent la légitimité de l'historicité de la poésie et de l'art en général (temps – espace - culture - textualité – statut d'auteur - acte de lecture et d'interprétation), d'une part, et celles qui, d'autre part, considèrent la poésie comme un phénomène anhistorique (au-delà, éternité, atemporalité, anonymat, autotélicité).

Dans un essai déjà ancien de Paul de Man ,"Le devenir, la poésie", 1956, (en anglais "Process and poetry" dans (Critical Writings, 1953 – 1978, University of Minnesota, 1989), il est question de conjuguer ces conceptions antithétiques dans une notion conciliatrice, selon laquelle la poésie serait le "logos du processus du devenir" (becoming). La poésie n'est pas éternité, elle n'est pas en dehors du temps et de l'histoire, même si elle est "art et pouvoir d'oubli" (Nietzsche), mais elle possède seulement "la conscience de l'éternité comme intention" (P. de Man) ce qui lui permet de se réaliser comme "transformation de l'éternel dans le temporel", comme "éternelle négation de l'éternité" et comme un "langage dans lequel s'incorpore l'esprit du temps".

Dès son premier recueil, (Du mouvement et de l'immobilité de Douve, 1953) Yves Bonnefoy, consciemment ou inconsciemment, annonce déjà dans le titre un double topos, temporel et intemporel (mouvement et immobilité). Dans les livres qui suivront, surtout les recueils de poésie mais aussi les essais, Yves Bonnefoy forge un proto-logos des "eaux de la vie et de la mort", de la "faille" nommée mort, du "double feu de la mort", du Phénix et de "l'immortalité", du feu et de "l'éternel silence" (Feu éternel) - le grand feu métamorphosé qu'est l'esprit (Lieu de la salamandre), le "feu sans lieu et sans temps", puis la "lune porteuse d'éternité", "l'ombre de l'ombre" et "l'ombre dans l'ombre".

Il dessine ainsi un cercle herméneutique où se suivent les toponymes: esprit – feu – mythe – salamandre – vie – mort – beauté - immortalité. Entre l'esprit et la salamandre, pour Yves Bonnefoy, la distance est négligeable, l'analogie, intransigeante: la salamandre est "allégorie de tout ce qui est pur", la pensée, le silence, la lumière; elle est le "mythe le plus pur", son cœur "bat éternel", sa mort est simulacre, apparence, un leurre pour les distraits. La salamandre "s'accorde aux astres" et le poète s'émerveille de son ancestrale prédisposition à l'éternité, de son art de la métamorphose qui transforme l'inertie du corps en dynamique spirituelle, en illumination, dans la mémoire fluide des métamorphoses.

Le souvenir, forme oxymorique de l'introversion, subtil et effrayant – de par son double pouvoir inspirateur et destructeur, épiphanique et obsessionnel, cathartique et traumatique – revient, comme une persistante menace d'ossification et de pétrification de l'esprit et du discours poétique. Lorsque dans le poème Souvenir, il s'interroge avec emphase et étonnement: "Que faire de tes dons, ô souvenir / Sinon recommencer le plus vieux rêve, / Croire que je m'éveille?", le poète, le sujet lyrique, s'émerveille devant "le sens énigmatique" des choses apparemment simples et banales. "Le temps (...) comme un fleuve (...) débouche dans le rêve", salissant de boue "les images les plus sereines", chiffrant les visions eidétiques dans des visions personnelles. La vérité est subjective, fragmentée et inégale; elle est une façon de voir, une vision du monde, en fait, un système esthético-éthique de normes et de valeurs - une convention valable pour une époque ou une culture. Elle a beau aspirer à devenir unique et absolue, elle peut seulement prétendre à l'objectivité qu'elle n'atteindra jamais.

Il reste au poète à "être seul" avec sa vision "du feu, de l'air, de l'eau et de la terre", dans l'expression du "mot violent", dans sa recherche pleine de doutes, dans son incertitude frêle mais puissante quant à la présence des choses qui ravive sans cesse la question de savoir si l'absence existe et comment. La parole poétique transcende la constellation conflictuelle entre la physique et la métaphysique. Dans la poésie d'Yves Bonnefoy se dit le fluide de la mémoire des éléments créateurs cosmiques: le feu, l'air, l'eau et la terre, d'un côté, et, de l'autre, l'énergie du rêve, la mémoire (l'inconscient comme partie de l'Intelligence collective et individuelle), le logos (le mot, la langue, la raison) et le temps (comme relation singulière avec le logos: chrono-logie). Quelque chose de personnel et cependant de radicalement individualisé, singularisé, apprivoisé, marqué par la signature poétique de l'auteur, de sa mytho-poétique, de sa psycho-somatique et de sa bio-logique!

Situé au cœur de la poésie, Yves Bonnefoy s'ouvre cependant vers d'autres médias qui lui sont apparentés, tels que la peinture, la sculpture, la mythologie, la religion, l'archéologie, les langues anciennes, l'histoire de l'art – médias, par ailleurs, caractéristiques de quelqu'un qui est né dans la constellation du Cancer. De telles prédispositions mystérieuses déterminent l'intérêt sémantique de la poésie d'Yves Bonnefoy pour des correspondances, associations et analogies intermédiales qui méritent l'attention et supposent un projet herméneutique intermédial et intertextuel particulier. Deux phénomènes et topoï complémentaires se trouvent au centre de ce texte: la nostalgie de l'éternité et la mémoire poétique, dont l'inextricabilité fait le tissu des poèmes d'Yves Bonnefoy, présentés ici dans un choix bilingue (français / macédonien), préparé à l'occasion du Prix International (Couronne d'or) du festival des Soirées poétiques de Struga-Skopje, 1999.

Dans un contexte anodin, pour ainsi dire banal - le retour du passé à travers les images qui affluent au contact d'une maison où il avait vécu dans son enfance, dans un paysage paisible abondant de fruits, d'herbes de fleurs et de pierres - commence "le plus vieux rêve ", l'illusion du réveil! Qu'il le confesse ou non, qu'il soit recouvert du voile du plus profond désespoir métaphysique ou qu'il se trouve au pays du Jeu (jeux avec les mots), le poème suit le principe-espérance (Ernst Bloch) le syndrome du désir et de la soif (l'éros). Le désir ou la nostalgie sont à l'origine de tout art. Le poème n'est pas indifférent. Il n'est pas apathique. Il est une interminable recherche du temps perdu, qu'il se réfère au passé ou à l'avenir. Il est venue à la présence, la présence lyrique, inédite, du non autochtone, évocation de l'absent, visualisation de l'ésotérique, mise en langage de ce qui n'a pas de voix, "parole si ardente que réelle" (Yves Bonnefoy). Cette même inspiration revient ailleurs: "Qu'y a-t-il à atteindre si ce n'est cela qui nous fuit?"

Dans le poème Psyché devant le château d'Amour, le poète demande: "Qu'est-ce que la lumière? / Qu'est-ce que peindre ici de nuit?" puis, "Il semble que se soit Psyché qui, revenue / S'est écroulée (...) au seuil du château d'Amour." Le visage mythique de psyché, la mère de la volupté (voluptas) conçue dans l'amour avec amor, est interprêté comme la "parabole de l'errance de l'âme humaine qui, à travers des épreuves et des souffrances, accède aux sphères les plus hautes et devient immortelle." (P. Brunel, Dictionnaire des mythes littéraires, 1988). Si nous cherchions une analogie avec le travail du poète, nous pourrions donner la formule suivante: de poème en poème, voire de leurre en leurre, le poète accomplit sa marche vers l'immortalité ou la perfection, espérant survivre ainsi à la mort. Mais "l'immortalité" poétique se donne comme paradoxale et ironique: par essence atemporelle, elle est néanmoins profondément ancrée dans la réalité, celle de l'homme et de son univers. Supra-temporelle, elle est aussi historique. Le poème n'a pas affaire avec ce qui est donné, déjà fait et univoque, même dans ses versions "minimalistes", et à plus forte raison là où il se déploie dans un discours lyrique, imagé et méditatif.

Ce qui surprend jusqu'à troubler dans la poétique d'Yves Bonnefoy, c'est son étrange pouvoir de creuser au sein des mots la différence entre le pragmatique et le lyrique, le matériel et le métaphysique, dans des topoï, mythoï et pragmata par eux-mêmes ambigus et ontologiquement saturés de sens. Tout cela donne à penser. Revenons à quelques thèmes récurrents de sa poésie: le feu, par exemple. Le feu cesse d'être "simple" et se métamorphose à travers les mystères de la mémoire du mot lui-même et de la totale tropologie poétique en feu de la vie, énigmatique, en proto-symptôme divinatoire, en "ancêtre-descendant" qui "boit à la coupe de l'or rapide", en feu éternel, en épiphanie avec "un visage de braise". Il en va de même de la terre; celle-ci n'est pas seulement un grumeau d'humus fertile ou un fond stérile, mais aussi un signe archétypique, synonyme de "perfection". Le matériel ou le profane se mue ici insensiblement, par une métamorphose interne, en quelque chose de sacré.

Si on comprend ces incessantes fluctuations sémantiques comme l'institution dans la poésie d'un principe héliotropique (un renversement permanent, un nomadisme sémantique, kinesthésie, métamorphose), alors, la poésie d'Yves Bonnefoy peut, sans conteste, être définie comme paradigmatiquement héliotropique, sémantiquement plurielle, parabolique, métaphorique et ambiguë, aussi bien à l'intérieur de sa textualité que dans le processus de son interprétation. C'est pourquoi, si je me proposais de la caractériser stylistico-poétiquement, je dirais qu'elle est tout à la fois solennelle et gnomique, hymnico-épidéictique et conceptualiste, imagée et idéique, classique et maniériste...

Pour reprendre une formule de Heidegger, dans son approche de l'essence de la poésie à partir des écrits de Hölderlin - lettres, poèmes, entre autres, un poème intitulé Souvenir (Andenken) – nous pouvons dire que la poésie est une "archi parole" (Ursprache) et qu'il s'agit pour nous non pas de chercher à saisir l'essence de la poésie à travers l'essence du langage, mais au contraire, de saisir "l'essence du langage à partir de l'essence de la poésie". La poésie est "le fondement de l'histoire" et "l'institution de l'être par la parole". Elle renferme le paradoxe d'être tout à la fois innocente et dangereuse: la langue est le bien le plus dangereux qui est donné à l'homme, et cependant la création poétique est l'activité la plus innocente de toutes.

Ces prémisses poétiques (Hölderlin) et philosophico-poétiques (Heidegger) se laissent appliquer, en l'occurrence, au travail d'Yves Bonnefoy. Bien qu'innocents et subtils dans leurs associations, allégories, métaphores et allusions, ses poèmes sont violents, menaçants et intransigeants. N'est-il pas dès lors le messager d'une poésie "d'entre deux mondes" selon l'expression de Jean Starobinski dans l'essai du même titre ("La poésie, entre deux mondes" , 1982)? Toute poésie a au moins une double appartenance et tout poème est un "discours entre guillemets" (R. Jacobson), même si chacune obéit à ses propres exigences, selon les critères d'un contexte poétique socio-culturel spécifique.

Entre la nostalgie de l'éternité et l'art de la mémoire, la poésie d'Yves Bonnefoy introduit un flux fluide ou fluctuant, une circulation si dense et stratifiée, dans la multiplicité des signes et des significations, que l'on peut, en toute légitimité, l'identifier, au sein de la poésie française et par là même européenne de ce siècle, comme un projet mytho-poétique - stylistique, textuel et contextuel - unique. Cela n'est pas une légitimation facile si l'on sait que la poésie française de ce siècle a été massivement marquée par des figures aussi exceptionnelles que Valéry, Apollinaire, Saint-John Perse, Aragon, Breton, Char, Ponge, Michaux, Bosquet, Deguy... Le projet poétique d'Yves Bonnefoy est une interprétation/transcription de la langue de l'univers et de l'être humain en langage poétique, qui se donne comme une forme de "préstructuration" éminente du logos et exige, de l'interprète, plusieurs niveaux de reconstructions et de traductions herméneutiques.

Cet essai n'est qu'une de ces tentatives d'interprétation dont le sens ne se légitime que dans la communication avec le lecteur. Pour le lecteur macédonien ce recueil est un nouveau défi car la poésie d'Yves Bonnefoy est pour la première fois traduite et représentée d'une façon quelque peu exhaustive en langue macédonienne. Quel sera son destin dans la mémoire du lecteur macédonien, autrement familier de la tradition de la nostalgie non seulement dans l'art mais aussi dans l'existence, l'avenir le montrera. Nous y mettons beaucoup d'espoir, en relisant les poèmes d'Yves Bonnefoy, car pour eux, les lire une seule fois, c'est ne pas les lire du tout.

traduit du macédonien par Harita Wybrands
© Katica Kulavkova, 2001-2007.
All rights reserved.