LA CULTURE MEDITERRANEENNE: MEMOIRE ET AMNESIE
(essai d'herméneutique)
La syntaxe de l'imagologie de la culture
Méditerranéenne, au cœur de laquelle se trouve l'idée de "Mare
Nostrum" avec ses attributs chronotopiques et tout ce qui se rapporte à ce
lieu (géologie, routes, commerce, construction navale, navigation,
aventurisme, flore et faune, climat, paysage, olivier, poisson, fruits de
mer, monstres marins, sel de mer "divin" évoqué par Homère dans Iliade,
véranda, sérénade, naissance de la civilisation et ses principaux éléments
-alphabet, monnaies, cartes géographiques, construction de la Ville,
démocratie, agora, foire ou carnaval, théâtre, conquête du monde, peuples
disparus et langues mortes, archétype de la lumière et du soleil,
"préhistoire" et symbole lunaire, désir nostalgique d'avoir "une sortie sur
la mer "et "la vue sur la mer") sont présentés dans une situation de
constante re-sémantisation et de sémiosis conflictuel. Ces
modèles selon lesquels la culture méditerranéenne a été constituée, et qui
sont la base de la typologie historique et théorique de la culture
méditerranéenne, nous permettent de discerner la structure antinomique et
paradoxale de cet univers méditerranéen.
La culture méditerranéenne peut être interprétée
partiellement: chronotope ("chronos" et "topos") de la mer,
chronotope de l'île, chronotope du phare, chronotope du canot, de la galère,
du bateau, de la route, de la Croix, chronotope de la bergerie, chronotope
de la ville, chronotope de la bibliothèque, chronotope de la ziggourat,
chronotope de l'agora. Du point de vue historique, la culture
méditerranéenne est incohérente, hypersensible et dispersive, et c'est la
raison pour laquelle il est vraiment difficile de définir l'identité
suprahistorique et ontologique de la Méditerranée. Le concept géographique
de la Méditerranée comprend plusieurs communautés (la communauté ethnique,
la communauté de langue, religieuse et culturelle) à des époques différentes
: la Méditerranée n'est pas une entité de civilisation qui a des
spécificités évidentes, des structures archétypales constantes, des
principes ontologiques, mais possède de nombreuses différences et antinomies
intérieures.
L'identité de la Méditerranée a un caractère protéiforme
marquée par les transformations historiques ; elle contient beaucoup de
points litigieux, avec une tendance à l'isolement et à l'auto-aliénation…
L'identité de la Méditerranée est moins cohérente et consciente que
schismatique et variable. Elle se trouve dans un processus de
re-structuration, surtout lorsque d'importants évènements traversent
l'histoire. Ce qui peut être déterminé comme locus communi de la
culture méditerranéenne se rapporte plus à une série de métathèses et
d'inversions, plutôt qu'à un transfert idéalisé et linéaire des traditions
culturelles. Il suffit de penser à la multitude de noms donnés à la mer
Méditerranéenne à différentes époques et dans différentes langues; cela
prouve que la culture méditerranéenne a une signification polyvalente, et
par son intermédiaire une histoire et une interprétation plurielle aussi
(multifocalisation). Le développement de la Méditerranée, du point de vue
historique n'est pas orienté vers la création d'un centrisme
méditerranéen dominant et survalorisé, mais a plutôt pour but de mettre
en valeur la structure et le rôle du polycentrisme méditerranéen qui
est racial, religieux, linguistique et culturel.
La Méditerranée a toujours eu d'importants empires et
sous-régions qui ont de grandes différences entre eux, et qui tendent à la
désintégration spatiale, religieuse et civilisatrice du bassin
Méditerranéen; la construction d'un système culturel méditerranéen cohérent
est presque impossible. Des processus d'intégration, de désintégration, de
réintégration des grands empires (de l'Antiquité, du Moyen Age et de ce
siècle) se déroulent constamment dans cette région :
la dissolution de la Macédoine Antique qui est
l'exemple de l'intégration d'une partie de la Méditerranée dans les pays
du Proche-Orient, du Moyen-Orient et de l'Extrême-Orient, c'est à dire
dans les pays de l'Afrique du Nord ;
partage de l'Empire romain en deux, Est et Ouest
(Byzance orthodoxe / Rome catholique) ;
dissolution de l'Empire Ottoman au début du XX-e siècle
;
création du patriarche de Constantinople et du Mont
Athos / création du Vatican ;
naissance de l'ascétisme, du culte de l'Isis et des
églises de la tradition orthodoxes construites dans des cavernes ;
création de nouveaux Etats sur le principe ethnique,
religieux et linguistique, par rapport aux empires supra-ethniques dans le
passe ;
reconsidération des frontières entre les Etats ;
déplacement des centres de puissance ;
invasion des barbares et des nomades, des arabes, des
slaves et des turcs, et croisades ;
christianisation des païens, islamisation de la
population chrétienne;
assimilation, exode et diaspora ;
dissolution de l'image de la Méditerranée en deux
parties, "Cette" Méditerranée et l'"Autre" Méditerranée, la Méditerranée
Est et Ouest, celle du Nord et celle du Sud ;
la fragmentation slave (l'Europe de l'Est et Sud-Est)
et balkanique (orientale) par rapport aux intégrations occidentales ;
différenciation de l'écriture (écriture idéographique,
syllabique, alphabétique…) ;
valorisation éthique des riverains et des habitants du
continent (continentaux) par rapport aux habitants des Balkans qui sont
dépréciés et marginalisés.
La culture méditerranéenne est un phénomène géographique,
supranational et suprareligieux ; mais aussi elle montre une tendance à la
diversité de civilisations, de langues, de races, d'identités nationales et
religieuses, comme une tendance à des hybridations :
création du modèle esthétique "asiatique" (l'asianisme
est une forme hellénique du maniérisme, terme suggéré par Gustave René
Hock), création de la culture hellénique et de l'alexandrinisme à l'époque
de l'essor de la Macédoine antique ;
orientalisation de la culture espagnole ;
islamisation de la population slave habitant la
péninsule balkanique;
hybridation de la nation française dû à l'implantation
des ethnies appartenant aux anciennes colonies françaises l'Algérie et la
Tunisie ; - la slavisation des tribus non-slaves ;
christianisation des ethnies païennes et polythéistes ;
islamisation des peuples slaves à l'époque de l'Empire
Ottoman ;
processus d'hellénisation qui se déroule à l'époque de
l'Empire Byzantin ;
processus de latinisation des populations de l'Europe
occidentale et de l'Europe centrale à l'époque de l'Empire romain
Occidental ;
processus d' "occidentalisation" de la zone de
l'Europe occidentale méditerranéenne qui correspond à l'idée de former une
image et une épistémologie europo-centrique.
La culture méditerranéenne se caractérise par une
"superposition" (F. Braudel, 1995) et une postposition de nouveaux
faits religieux, politiques et culturels par rapport aux autres faits qui
sont plus anciens et hérités ; cela donne l'impression d'une continuité et
de l'existence d'un système de culture et de civilisation méditerranéenne
(histoire cumulative). Nous n'allons citer ici que quelques aspects
concernant ce "continuum" de la culture méditerranéenne qui est basé
sur des superpositions culturelles et civilisationnelles : - les
civilisations antiques se construisent sur la base des structures de
civilisations héritées des autochtones, et des civilisations primitives et
"barbares". - l'orthodoxie se construit sur les structures du polythéisme
hellénique et païen ; - superposition de la culture romaine et de la culture
hellénique ; - la culture byzantine est superposée à la culture de la fin de
l'Antiquité et de la culture hellénique ; - la littérature du début de la
période byzantine fait partie de la grande entité ; - la culture du début du
Moyen Age s'étend de l'Atlantique en Mésopotamie… Ernst Robert Curtius
montre que "dans la poésie profane, l'hellénisme chrétien de l'Orient romain
a gardé la langue, la forme et les images de l'ancien monde païen" (1956,
13). Un autre exemple éclatant est la similitude du nom des lettres de
l'alphabet grec avec celui de l'hébreu (aleph / alfa,
beth / beta, gimel / gamma, daleth/ delta…).
Le fait que Constantinople soit aussi appelé "l'autre
Rome", et que Moscou est appelé "nouvelle Rome" ou "nouveau Constantinople"
(et il fut un temps où Constantinople même était appelé "nouveau Jérusalem"
; Ohrid la ville macédonienne est aussi, désignée par "Jérusalem slave"),
montre la volonté de faire revivre l'"essence ontologique" ; et ce nom,
cette appellation prend un côté sacré. (Uspenski, 77). Nous avons là, les
éléments du passage des modèles de culture précédents à de nouveaux modèles
( la culture antique se transforme en culture romaine, la culture romaine
devient byzantine, la culture byzantine devient slave etc…). Jérusalem
(ville monde), et plus tard Constantinople s'opposent à Rome et constituent
"deux perspectives différentes - l'une est divine, l'autre est humaine, -
qui correspondent à deux conceptions du royaume: le royaume des cieux (le
Père, le Fils, et le Saint Esprit), et le royaume terrestre (B. Uspenski,
94). Après la chute de Byzance, Moscou unifie ces deux conceptions opposées
: Moscou est en même temps un centre spirituel et religieux, et un centre /
lieu laïque. Cette ville inclue les deux perspectives : la perspective
romaine et la perspective de Constantinople (perspective byzantine). L'
accumulation des systèmes et des mémoires culturels, des traditions et des
valeurs, aujourd'hui est vue comme une continuité (un continuum) et une
évolution et révision culturelle basée sur le principe du "mélange", du
croisement et de l'hybridation. On pourrait définir de la même façon la
culture méditerranéenne et son "intertexte" trans-sémiotique.
D'autre part, la culture méditerranéenne montre aussi un
caractère d'exclusivité, de démonisation, d'aversion envers ce qui est
différent, envers l'Autre, contre le voisin ; de plus, cette culture
présente des syndromes de xénophobie, d'opposition et d'ambivalence. Dans le
cadre du système de culture méditerranéen il arrive que tombent
d'importantes formations et systèmes religieux, philosophiques, politiques
et culturels ; existent des différenciations drastiques, des interruptions
qui résultent par une discontinuité et donneent à la Méditerranée un
caractère schismatique : - élimination des textes des anciennes
civilisations ; - remplacement du culte de l'oralité et de la rhétorique par
la culture de l'écriture, du textuel et de la poétique ; - passage du modèle
de mémoire culturelle orale au modèle textuel ( passage du socratisme au
platonisme, naissance de systèmes et de traditions culturelles et
littéraires parallèles /tradition orale, folklore, tradition populaire,
tradition écrite …) ; - différenciation entre le monde civilisé et le monde
primitif, entre les civilisés et les barbares, entre les chrétiens et les
païens, entre les monothéistes et les polythéistes ; - Amnésie / Oubli et
rejet des religions existentes et apparition de nouvelles religions ;
manuscrits et textes contrastés sur le même parchemin et la même "pagina"
(page) méditerranéens; - des catastrophes naturelles apocalyptiques influent
sur la situation d'alors; - reconsidération de la culture méditerranéenne et
de sa langue ; - établissement de la confession musulmane ; -
différenciation entre le judaïsme et la religion hébraïque ; - division du
christianisme en deux, catholique et orthodoxe ; - partage de l'Empire
byzantin en deux parties Occidentale et Orientale ; - introduction de
l'antagonisme Ouest - Est avec une tendance à présenter l'Europe occidentale
comme le Centre ; - et peut-être cette division Ouest et Est, est-elle le
prétexte de la "globalisation" actuelle comme nouvelle forme de domination,
d'impérialisme, et de hiérarchie à l'échelle mondiale ; - la différence
entre, d'un côté le cosmopolitisme (de l'époque de l'hellénisme et de
l'alexandrinisme) et le multiculturalisme des grands empires (Macédoine
antique, Rome, Byzance, Empire Ottoman) et, de l'autre côté, les
philosophies ethnocentriques du 19e et du 20e siècle ; - réception de la
"métaphysique de la lumière "ou de l'esthétique de la luminosité ou de la
philosophie de la lumière intelligible du Moyen Age comme "un écho du
platonisme de la fin de l'Antiquité absorbé par la culture chrétienne"…
L'image de la culture méditerranéenne peut être observée
de deux points de vue : du point de vue de la continuité et de la mémoire,
et du point de vue de la discontinuité et de l'amnésie. Les
perspectives de la continuité et de la discontinuité sont
ajoutées à, d'un côté, l'hybridation et l'adaptation, et de l'autre
côté, aux différences, aux fragmentations, aux divisions et aux antinomies
appartenant au principe de la sémiotique du système de culture méditerranéen
(la langue de la culture). Il s'agit de deux facettes d'un même objet.
L'image bipolaire et antinomique de la Méditerranée devrait être complétée
par des éléments appartenant à la mythologie et à la mystification, et
fondre ainsi dans une symbiose entre le réel, la légende, l'imaginaire, et
le mythe. Nous allons présenter un aspect de ce genre de la culture
méditerranéenne: l'histoire de "l' île de rêve" Atlantide, dont la
littérature traditionnelle est recueillie depuis l'époque de Platon (Timeus,
Critias), même si avant elle, existait une longue tradition mythique et
orale depuis l'Egypte, 600 ans av. J-C. Le mythe de l'Atlantide (P. Brunel,
1988, 197-207) a une place particulière dans l'image de la culture
méditerranéenne. Le thème dominant est celui du conflit mystérieux entre la
Mémoire (le principe de Mnémosine), et l'Oubli / léthargie (le principe de
Léthé), la duplicité (le travestisme) de l'espace géographique
méditerranéen, les catastrophes naturelles apocalyptiques légendaires, la
disparition d' îles, de peuples, de civilisations, de langues et l'espoir
qu'un jour on en retrouvera les restes (une trace, un signe, un texte) comme
ont été retrouvés les traces de Sumer, Troie, Knosos, le phare d'Alexandrie…
Le conflit entre le réel et la légende, l'histoire et le
mythe, se reflète sur l'épistémologie de la culture méditerranéenne dans
laquelle s'insère l'opposition et la complémentarité méthodologique du
principe descriptif et mythologique. Les narrations mythiques sur Sumer et
Troie dans la tradition (littéraire) orale, épique et tragique découvrent à
la culture méditerranéenne un côté névralgique : traumatisme dû aux pertes
de grandeur cosmologique, et anxiosité dû à la menace de voir un jour
s'effacer la carte du réel et de la voir remplacée par l'irréel. Le mythe de
l'Atlantide garde encore aujourd'hui un côté énigmatique et hypothétique ;
il contient l'archétype du partage et du conflit entre le monde oriental et
le monde occidental, qui se modifie au cours de l'histoire. Se re-sémantise
aussi le sémiosis du Sud et du Nord, ayant recours à toute une
panoplie de valeurs dégradées et de références présentes dans le monde
contemporain même ( par exemple, la balkanisation contre l'européisation).
La modification de la connotation des valeurs dépend beaucoup de la
perspective choisie, du type de perception et de la focalisation
(focalisation intérieure ou extérieure, centralisée ou multifocale). De
cette façon on abouti à un changement des systèmes de valeurs, à une parodie
et à un déguisement des catégories Est et Ouest (l'Orientalisation contre
l'Occidentalisation) c'est à dire le partage entre le Sud (pauvre) et le
Nord (riche). Le processus de re-sémantisation et de révision des valeurs à
travers l'histoire montre qu'il existe un principe de binarités et
d'oppositions altérées et déformées.
Le déséquilibre sémantique qui déforme les images de la
Méditerranée, de l'Orient, de l'Occident, des Balkans, de l'Europe, et de
l'Amérique nous fait comprendre le terme de "balkanisation" comme l'horreur
d'une "destruction apocalyptique" (M. Todorova, 2001, 48), et nous présente
l'Occident comme un observateur, un spectateur qui regarderait l'Orient "de
loin et de haut" (E. Said). Avec une telle image stéréotypée entrent de
nouveau en conflit le monde civilisé et démocratique et le monde barbare et
non-démocratique (les Balkans). Ainsi se réalise plus facilement, sous
prétexte humanitaire, le scénario qui consiste à faire durer la réalité,
(fragmentation et militarisation des Balkans) et le discours sur les Balkans
balkanisés (les Balkans de l'ouest, qui sont en fait les Balkans de l'Est
!).
La présentation de la Méditerranée à l'intérieur des
cultures méditerranéennes n'est pas soumise à des processus de dégradation
éthique et à une déformation de la connotation. Par contre, la présentation
de l'image (stéréotypes) des Balkans est marquée par la connotation négative
du terme de la "balkanisation", qui signifie "processus de fragmentation
nationale des anciennes unités géographiques et politiques et constitution
de nouvelles unités ; et en ce qui concerne leur existence ce sont des pays
à problèmes". Cela s'oppose aux processus d'intégration, de réintégration ou
de "globalisation". Le terme de balkanisation qui a été créé vers la fin de
la Première Guerre Mondiale et à l'époque des deux guerres balkaniques,
n'était pas né d'un conflit de désintégration ; A cette époque là, "il n'y
avait qu'une seule nation, l'Albanie, qui était ajoutée à la présente carte
des Balkans". Le processus de désintégration a commencé au début du 19e
siècle comme conséquence à la longue chute de l'Empire Ottoman.
L'actualisation du phénomène de "balkanisation" stimule
le tragique et sanglant théâtre des changements de frontières et ravive le
désir de former de grands états dans les Balkans ( idée de la Grande Serbie,
idée de la grande Albanie ou, s'il est nécessaire de la Grande Macédoine).
De tels concepts entraînent l'exode de peuple entier, transforment les
Etats, centres de l'Europe, en périphérie ; Cependant, la Méditerranée
aussi, subit un brutal partage entre états puissants (nombre limité) et
états faibles (en grand nombre), entre pays développés et non développés,
riches et pauvres ; le pouvoir d'une grande puissance (E.U. ) d'un côté, et
l'affaiblissement latent de la Communauté Européenne de l'autre. La
balkanisation dans le contexte de discours sur la Méditerranée, présente le
contrepoids d'une éventuelle méditerranisation, qui pourrait ramener
l'équilibre. Le discours sur la balkanisation est importé des pays
développés et n'est pas propre aux pays de la Péninsule balkanique car, si
ceux-ci appartiennent aux Balkans ils appartiennent aussi à la Méditerranée,
au discours des peuples et des cultures communicatives. La Méditerranée, en
tant que chronotope variable et historique, accueille en son sein des états
et des peuples qui ont une double ou une triple appartenance géopolitique et
culturelle.
Les frontières de la Méditerranée formellement se
déplaçaient au cours de l'histoire et continueront probablement à se
déplacer, et occuperont en fait la zone autour de la mer Méditerranée et les
mers qui composent ce bassin (la mer Ionienne, la mer Egée, la mer
Adriatique, la mer Noire…). Ce bassin restera le lieu du nomadisme moderne,
du dialogue inter-culturel, de la communication, de l'hybridation, de
l'humanisme, de la façon dionysienne de voir le monde. Le stéréotype
imagologique méditerranéen, oriental ou balkanique ne correspond pas
toujours à la pratique historique, au sémiosis anthropologique
et civilisationnel. Celui-ci est très souvent imposé intentionnellement de
l'extérieur avec un discours très influent du Pouvoir. Là nous entrons dans
le domaine de la stratégie d'interpréter les images. Aujourd'hui, le concept
de globalisation existe dans des conditions de puissante production
d'histoires soi disant "authentiques" et "vraisemblables", et qui sont en
fait construites, ciblées, dosées et instrumentalismes (chaînes de
télévision du genre de CNN, BBC et autres, et médias électroniques). Le
concept de globalisation possède un pouvoir surnaturel de créer une image
des évènements, de créer sa propre image, le stéréotype de la Méditerranée,
de l'Orient, des Balkans, ou de tout autre partie du monde qui lui
conviendra.
Dans le discours théorique de la Méditerranée il n'a pas
encore été trouvé de mot complémentaire au terme méditerranisme: le
terme méditerranisation n'existe pas. Apparaît alors un scepticisme
épistémologique qui provient de l'impossibilité de méditerranéenne quelque
chose qui à l'origine est différent, non méditerranéen; le méditerranisme
est une part inhérente et exclusive des "topos" méditerranéen. Peut-on
méditerraniser le Nord de l'Europe, l'Amérique ou l'Extrême Orient? Peut-on
initier un procésus de méditerranisation? Pourquoi actualiser le
terme de Méditerranée?Existe-t-il une stratégie de l'image qui
re-sémantisera le sémiosis méditerranéen dans les nouveux disscours
d'européanisation et de globalisation? L'absence du concept de
"méditerranisation" implique automatiquement l'absence de son éventuel
contraire: il ne s'oppose ni à un phénomène qui appartient au passé ou qui
est hérité, ni n'existe un phénomène nouveau qui pourrait produire un
antonyme au terme de "méditerranisation". L'Orientalisme et le Balkanisme
qui proviennent de l'image de la culture méditerranéenne et qui s'y
insèrent, ne sont pas la négation ou la reproduction de cette image. Il
existe une différence entre orientalisme et balkanisme. Ils se développent
sur la base de modèles socio-culturels spécifiques et indépendamment de
l'hypo-texte du méditerranisme imaginaire. La culture méditerranéenne
est avant tout un phénomène géographique, supranational et supra réligieux,
un ensemble de diversité de civilisations qui est mobile, muable et
complexe; c'est une diversité de langues et de races, des identités
(multi)nationales et religieuses. Cependant, elle est soumise à des
hybridations et des assimilations temporaires. Le terme de Méditerranée a
une connotation neutre et résiste aux idéologies négatives. Il n'a ni une
connotation positive, ni une connotation négative. A la différence du
chronotope méditerranéen global, certaines structures sub-régionales de la
Méditerranée, qui se sont divisées au niveau géo-politique et se distinguent
par la race, la culture, la religion et la langue (le Proche-Orient, les
Balkans, le Maghreb, la partie de l' europe de l'Ouest ) ont chacune une
valeur différente et on leur attribue souvent une connotation négative.
L'Orient, aujourd'hui, a une connotation négative, ce qui n'est pas le cas
de l'Europe Occidentale par exemple, et ce système de valeurs était inversé
à l'époque des périodes archaïques.
En complément à ce point de vue, nous allons énumérer
quelques exemples: - création du modèle esthétique "asiatique", de la
culture hellénique et de l'alexandrisme à l'époque de l'essor de la
Macédoine antique; - orientalisation de la culture espagnole; - islamisation
de la population slave habitant la péninsule Balkanique; - hybridation de la
nation française dû à l'implantation des éthnies appartenant aux anciennes
colonies françaises, l'Algérie et la Tunisie; - slavisation des tribus
non-slaves; - processus de christianisation des ethnies païennes et
polythéistes; - processus d'islamisation des peuples slaves à l'époque de
l'Empire Ottoman; - processus d'hellénisation qui se déroule à l'époque de
l'Empire Byzantin; - processus de latinisation des populations de l'Europe
Centrale et Occidentale sur le territoire de l'Empire romain occidental; -
processus d'"occidentalisation" de la zone de l'Europe occidentale
méditerranéenne dans le but de former une image et une épistémologie
euro-centriques.
L'histoire suppose une re-sémantisation et une
revalorisation du passé, une transformation du non-signe en signe (le
sémiosis est vu comme un processus de sémiotisation), de l'évènement en
histoire et discours; l'histoire est en quelque sorte le temps reflété
(Uspenski, 1996, 21). Elle a besoin de déchiffrer la langue de l'histoire,
comme "un jeu du présent et du passé" ( Uspenski, 19). D'un point de vue
sémio-culturel, au moment de la création de la narration de
l'évènement du passé (historia rerum gestarum), le texte des évènements
historiques (res gestae) change au cours de la lecture selon le contexte
socio-culturel.
L'interprétation de la culture méditerranéenne a besoin
d'actualiser les deux optiques herménotiques opposées mais complémentaires,
qui représentent une méthode d'interprétation historique et "cosmologique"
(mytho-poétique!). La méthode d'interprétation historique comprend
l'historicité, la chronologie, l'empirisme, un raccourci humain et
scientifique, alors que la méthode d'interprétation "cosmologique" repose
sur un principe lié au regard sur le monde qui est mythique, sacré,
religieux, imaginaire et fictif. L'image historique et cosmologique de la
culture méditerranéenne suit au moins deux voies, l'une est la voie de
l'église et l'autre la voie de l'Empire; l'une est religieuse et l'autre est
profane et politique; ce sont deux voies qui ne s'excluent pas entre elles,
mais s'influencent l'une l'autre et se contrôlent. On pourrait défendre au
moins deux paradigmes herméneutiques d'interprétation de la tradition de la
culture méditerranéenne: dans le premier cas on considèrerait la totalité
des évènements historiques, et dans le second cas on reconstruirait
l'arché-texte méditerranéen, le mythème méditerranéen.
La culture méditerranéenne est soumise à plusieurs
interprétations ce qui génère une image plurielle et polyvalente de la
Méditerranée: historique et mythique, laïque et sacrée, globalisée et
fragmentée, inclusive et exclusive, image qui mémorise et qui oublie
également. Cette approche herméneutique ne rejette pas l'idée de
l'existence d'une spécificité de la culture méditerranéenne, et elle
ne l'absolutise pas, mais la relativise, tout en respectant les données
socio-historiques et culturelles, et les transformations dans cette
importante région qui est non sans raison, identifiée au Centre ou au
Nombril du monde.
L'histoire montre que ce même Centre se déplace et (de ce
fait) modifie son espace culturel. La Méditerranée était contre
l'établissement d'un système de civilisation mono-centrique et
méditerrano-centrique. La sémantique du terme Méditerranée est complétée par
de nouvelles références, avec des rapports modifiés entre leurs référents et
les pratiques socio-culturels. La culture méditerranéenne existe à travers
l'histoire par une interaction entre la Mémoire et l'Oubli, qui produit
aussi le minimum sémiotique de l'immanence ontologique du méditerranisme.
Cette concordance sémiotique minimum filtre les changements historiques
temporaires et passagers, mais garde le sémiosis archétypique, mythique ou
cosmologique, qui se reflète dans le besoin de sacraliser la culture
méditerranéenne. Ainsi, le discours du passé, du présent et de l'avenir
(texte du vu) et le discours de l'atemporel et de l'atopique se
suivent-ils, chronologiquement ou dans le sens inverse, et forment une
épistémologie complexe et une herméneutique contextuelle de la culture
méditerranéenne.
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Traduit du macédonien en français: Anita Kuzmanovska
© Katica Kulavkova, 2001-2007.
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