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poetry

Langue morte

"Pas nous, le peuple avait refusé la langue
que durant des années nous avions forgée
au nom du pouvoir et de l'hégémonie
pour que le vulgaire se distingue du savant
le succulent du fade
et que le fossé soit infranchissable
entre la Cour et la plèbe
entre le mot et la vie.

A vrai dire, il n'était pas insensé
de s'adresser aux soumis
en un langage qui leur était étranger
un langage sans nombril
sans cartilage et sans cœur

et si dans toutes sortes de circonstances
nous prenions le même zéro
le même cerceau
que nous étirions comme l'écorce sèche de la réalité
tandis qu'il craquait en grinçant
nous en étions écœurés aussi bien les uns que les autres:
le peuple, parce qu'il est sensible
nous, à cause de la peur qui nous tenaillait
et l'acharnement à vouloir que tout se passât selon nos souhaits

le ciel vitreux de la langue éclata en morceaux
et il nous frappa tous: si on nous avait décousu
on eût trouvé en chacun de nous des éclats de verre du non-dit.

Comprenez, dit l'un de nous en guise d'avertissement
quand le peuple flaire
la moisissure, la phtisie, dans le parler,
c'est assurément la non-liberté qu'il pressent
l'ubac là où le soleil devait répandre sa chaleur
la liberté de la parole et de la pensée
la volupté qui grise la gorge quand elle lâche
une voix mélodieuse

rien ne plonge aussi profondément en l'homme que la langue
qui rassemble tout ce qui a été d'innombrables fois
pas seulement ici et pas seulement chez nous.

Serions-nous si éloignés les uns des autres
pour que tout soit prétexte à nous diviser:
idéologie, religion, littérature...

Car pendant que, horrifié,
d'introduire des expressions vulgaires dans les discours
- les solennels, les destinaux, les majestueux –
nous abolissions les formes
- volubilité irrépressible
onctueuse et suave -
notre langue fatalement mourait
tandis que la leur, paradisiaque, s'instituait!
Ô perfection de la division
c'en est fini de nous!

Nous nous méfiions du nouveau
eux cherchaient remède dans le changement
nous, en proie au désespoir de l'éternité
eux, livrés au prodige de la parole vivante.

Nous ne parvînmes même pas
à proclamer la fin
en notre langue."

© Katica Kulavkova, 2001-2007.
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