Re-naissance
Mes très chers!
J'ai écrit une fois à Moscou
"Ici il fait sombre et l'obscurité m'enveloppe"
car face au "merveilleux printemps"
dans notre patrie, tout le reste
- comme disait mon frère Dimitri -
est recouvert de brumes et de glaces.
Mais, les cachots mahométans sont si sombres
glaciaux et honnis
que même la nostalgie perd son sens
Ici, je n'évoque le soleil que de mémoire.
Ici il n'y a pas de nuit car il n'y a pas de jour.
Tout n'est que langueur fiévreuse sans sommeil et sans mesure.
Je suis enfermé à présent non seulement par la nature des
choses
mais aussi par décret de la loi. Sans faute, sans preuve
et sans cause: donc sans objectif défini.
Tout s'est passé par ouï-dire ou tacitement
comme si rien ne se fût passé
Cet été, j'ai vu publié le Codex
des chants héroïques, plaintifs, comiques
bucoliques, féeriques, amoureux et autres
où l'âme de mon peuple est conservée
qui plus est, alignées en signes cyrilliques.
Ici, seule la puissance de la missive me console:
n'est pas homme celui qui n'affronte rien
qui n'est pas à plusieurs endroits simultanément.
L'esprit n'est pas mortel ni la parole oublieuse.
Je vous écris blême et épuisé
moins par la vie
que par la toute-puissance de l'invisible Pouvoir .
Par le procès mort, par l'absence d'aurore.
Quant à la phtisie et le typhus, ce sont des maladies mauvaises
surtout quand on les attrape par décret
de la Grande Porte et du Vizir.
N'est pas un peuple celui dont la langue a été maudite
- affirment les pharaons! Quant à nous, les petits Macédoniens,
nous pensons le contraire. Elle est maudite, donc elle existe.
Une malédiction lancée dans l'église par le Vizir
par ses flatteurs isolés ou réunis
ne prend pas racine. La parole étrangère ne "prend" que
les têtes.
La mauvaise parole tue.
Pardonnez-nous, très chers,
si nous ne revenons pas.
Nous vous avons révélé le chant.
Il y a un temps pour la mémoire
il faudrait de la magie pour se libérer.
Mais quand il y a foi, il y a aussi re-naissance.
Et à la fin, comme vous le savez
il n'existe pas de grandes œuvres sans tragédies.
Je n'ai pas dis - sans victimes!
Constantinople, janvier 1862
Kaonstantin Miladinov
