Mondes, Personnels
1. Les dalles de l'église de Garvan
On ne les oublie pas.
Cruellement naturelles
en ce lieu d'outre-monde
pétries de silence, blanchies de stupeur
à force de vie peut-être
et de prodigalité
à force de piété, païenne
à force de mort brutale, injuste
on déchiffre à peine – marge contre marge
disque contre disque, les écritures
disparues
az, buki, vedi, glagoli, bénie soit la vie...
alpha, bêta, gamma, déta...
aleph, beth, guimal, daleth...
correspondances innombrables
ancestrales
et tout autour - qui sait combien de fois renaissante -
la flore disparue,
rugissements, rôts, relents,
pas même la mort n'est éternelle,
pas même la mort!
2. Le monde d'en bas
Non pas que nous soyons aveugles
mais nous avons perdu l'habitude
de regarder ce qui est tout près
et nous nous déplaçons gauchement
un bâton brandi droit devant nous,
en tâtonnant:
de peur de marcher sur un serpent sagement niais
ou sur un champignon, une larme de joie
car accoutumés depuis des années à viser au loin,
nos sens se sont émoussés
pour le monde d'ici
reste une réalité ravagée
engendrée par la pensée
ombre vacillante qui titube
et qui veille
de peur de disparaître
si par mégarde elle s'endormait...
3. Le monde d'en haut
Composition de pierre non articulée
incrustée à Garvan, antique oiseau noir,
dissimulé derrière les bouleaux, les chênes, les cerisiers
dans le reflet vibrant et sauvage du ciel
équivoque comme un signe poétique
et pittoresque
et nous –
incapables de comprendre
ces tracés mégalithiques, sacralement élémentaires
sèmes ciselés
du passé
et pourtant désireux d'aimer,
nous nous asseyons, séduits, sur les dalles
comme dans le giron cruellement froid du dieu
brièvement
plus brièvement encore que ces autres, en bas
dans les souterrains plombés de mycellium
et d'échos, d'échos
de la Raison!
Mais en haut, en haut tout est impulsion
à chercher, à collecter, à trier,
pour arriver quelque part,
quand bien même il n'y aurait pas de but
mais en haut, en haut, se dégage un arôme autogéniteur
mêlé à la glaire amère
de la pâte d'amende savoureuse et rassasiante
poudre et crème
servie à petites doses, comme du poison
mais en haut, un autre monde se déploie, différent, docilement
sauvage,
tantôt visible, tantôt non!
4. L'intermonde: les champignons
Leurs formes adhèrent au regard
et se réfléchissent - fantômes inconsistants - dans
l'espace;
minuscules ombrelles scellées par une muqueuse voluptueuse
enveloppées d'une gaine molle et blanche
silex cotonneux jubilant de vie
voiles laiteux
se rétractant au fil du temps
comme les promesses mensongères
manières démodées
d'exister;
créatures ambivalentes, monstres polycéphales -
qui nous poussent à percevoir les ombres précocement
avec l'instinct des insectes et des rongeurs
pour que la promenade soit cauchemardesque
pour qu'il y ait invasion de belettes
pour qu'il y ait profusion de tout:
amanites royales, girolles
ou chanterelles (tout se vaut)
mousserons, russules, lactaires, cortinaires rouges
oronges couleur de mangue
de papaye, de tulipe japonaise ou de pomme
cèpes estivaux craquelés comme des talons
boursouflés comme un herpès après la fièvre.
La terre délire
son sable éjecte de l'écume
visqueuse et pâle comme une longue mémoire
entre la glaciale écriture de pierre des maisons immuables
et notre luxure soudain éveillée
pendant que nous nous perdons dans la forêt
respectivement !
