home contact developed by bles¤k.web.design
poetry

Métamorphoses du mal
Traduit du macédonien par Harita Wybrands

1. PROLOGUE : TERREUR, SCHISME
        Deuxième tableau : Crépuscule des dieux
2. pressentiment du mal
3. Apparitions
4. Métamorphoses du mal
5. MASQUES
6. RITE, MOT MAGIQUE
7. PROVIDENCES
8. EXODE: LA BONNE PENSÉE


7. PROVIDENCES
        « Il a tout vu, lui, le maître de la terre. »
        Gilgamesh, Epopée sumérienne


Le Démiurge

Comment vous dirait-il ce qu’il sait
cet œil omnivoyant ?
Mais furtivement, à la dérobée,
il vous infuse
goutte à goutte
le liquide inestimable
de la source nourricière
l’indivisible Esprit
dispersé dans des idoles
bruissantes
gorgées de bruit -
- brouhaha de bruits -
d’une autorité indéniable.

Tel est mon discours
un système strictement ordonné
un collier interdit à l’usage.
Assemblage prophétique de signatures
- autographes intérieurs, formes et séma:
prodigieux excès de sens.
Abondance inconcevable.
Légations mystérieuses chiffrées
Cachetées de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf
sceaux de cire. Traces indélébiles. Mots de passe.
Tabernacle. Sarcophage.

L’œuf tourne autour de la matrice féconde
autogénitrice
germe de l’univers.
Etoile de Babylone.
Harmonie secrète
discrète symphonie.
Saphirs – séphiroths.

Motion en direction du centre:
consonances érotiques, vibration
gravitation, magnétisme, champ électrique.

Tout est énergie.
Signification pyramidale.
Obscur d’un côté, clair de l’autre.
ténèbres lumineuses dedans,
lumière ténébreuse dehors.

L’un aujourd’hui, l’autre, demain,
- les deux lui appartiennent.

Direz- vous que je simplifie
Direz-vous que je vulgarise ?:

« On sait ce qui est bien, ce qui est mal »
je vous comprends :
vous êtes par nature exclusifs.

Mais l’un et l’autre
font un tout.
Dualité immanente, paradoxe inquiétant.

Ecoutez mon récit jusqu’au bout.
Je refais le chemin à rebours (parfaitement seul) 
je (ré)anime le passé.

Ô spectacle insolite de l'apparence
et de la providence !
Voici l’instant
juste avant que le Tout se déchire.
Schisme primitif !
Séparation initiale!

Le visible se sépare de l’obscur
le probable de l’improbable
le matériel de l’idéal ...

L’Esprit créateur en fermentation
turgescent, galactiquement
- laiteux
ovaire avant la fécondation
sperme avant le jaillissement extatique
de la semence inconsciente.
Deux principes, un acte.

Drame éternel :
magie de l’attraction
et de la conception
- mutation de l’un en l’autre.
Scriptorium.

Poïésis 
:
Changement d’état.
Transcription insolite, nullement simulacre.
Figures de la multiplicité
Vita nuova, figurae veneris,
méta-phore : méta-morphose du sens
et du monde.

Entre jadis et maintenant
tout ce qui s'engendre,
naît pour la première fois.
Ainsi se perpétue la mémoire du commencement.

Ô doux leurre !
douloureuse illusion !

 
Le Chœur

Toi, rêve enchanteur frémissant
Propulsion vers l’inaccessible
choix délibéré de la mort
au sein de la vie proliférante,
geste tragique
- differentia specifica de l’homme.

 
Le Démiurge

Vous voulez expulser le mal ?

       
Du monde matériel les lois
        sont incertaines,
        plus fragiles que le savoir
        sur lequel vous comptez !

       
Non, il n’est pas de vérités absolues
        ni de recommencements.
        N’ayez foi en rien
        pas même en l’évident
        doutez et testez
        jusqu’à transgresser les limites
        du vraisemblable et du possible .

Vous exaltez le sens
de la vie
cette notion extensible à l’infini-
source d’inégalités, de conflits, d’intolérances
alors que lui, le sens,
telle une anguille à peine formée,
glisse et fuit et se dérobe
non capturable comme
l’essence 
- Clepsydre fluide !

Mais sans la division
en bien et mal,
la soif de connaître,
et de croître toujours
s’évanouirait prématurément

et alors, il n'y aurait plus de libido
- illusions grisantes du vrai
et du parfait.

Ô combien vaine nécessité !

Non, mon discours n’est pas instructif
ni prescriptif !

Mais plongez au fond de vous-mêmes !
Vous percevrez
parsemé d’innombrables images animées
l’écran de l’infini Cartoon Network ?

Appliquez la ruse, dissolvez de l’intérieur
ce qui, une fois créé,
adhère à sa forme!

Qu’il se décompose de lui-même,
qu’il s'abîme dans le fond
qu’il se confonde avec la nudité
de la matière
et plus loin – avec l’informe
et plus loin – avec le néant !

Le Coryphée

Même le mal a son heure
d’illumination,
ses lucida intervala.
« Lucha microcosma » 
!

Compressez le dans un cercle
aux bords tranchants
comme la lame magique d’Excalibur
et vous le verrez feindre et grimacer
et s’acharner
à transformer le monde
- en théâtre de la mort :
« vous n’avez pas vu ce que vous avez vu».

« Tout est pure invention ! Fiction».

 
Le Démiurge

Il suivra l’inégale mais souple
passerelle
entre le bien et le mal.

Car ces pôles ne s’ opposent
qu’aux extrémités.
A mesure qu’ on approche du Centre
ils perdent leurs signes distinctifs.
Genre mixte. Hybride. Hobit
hermaphrodite. Colin-maillard.

La quête de l’identité
les pousse vers les confins
où se touchent les frontières de l’univers
et à cette limite
hors de la morphologie du cosmos

à cette limite…
- ô je crains d’en proférer le nom
de peur
d’incarner le monde -
à cette limite - surgit… le monstre:

poussée par sa trop grande nostalgie du Tout,
la partie détachée entama la lutte
pour reconquérir l’unité perdue :
jusqu’au déchirement.

Seulement, il est trop tard. Depuis longtemps déjà trop tard.
Et depuis,
pour elle, tout temps,
est - contretemps .

J’entends encore
l’écho de son cri aigu
poignant.
Discordance.

 
L’Enfant

Le mal aurait-il deux faces ?
L’une au dedans, l’autre au dehors ?

L’une, purement maléfique,
l’autre, équivoque
changeante,
quotidienne?

 
Le Démiurge

Je n’ai nullement envie de refaire
le déjà créé. De corriger le déjà fait.
Je le sens: le mal résonne exotiquement, infiniment.

Dose excessive de poison.
Soif recommençante d’expression et de forme.
Faim insatiable sans nulle bénédiction.

La parole bienveillante ne sert à rien
ni le rite, ni le pardon.
Par son destin
ou par sa nature
le mal reste hors
de l'empire des signes.
Dépourvu de sens et de langage.
Oh, dis moi, dis moi ces mots, lange - moi !

Non, ce qui est par sa nature autre que moi
je ne saurais le capter
dans les mots.

Traître, parjure, tourment stérile -
sous prétexte de chercher
une plus grande perfection,
il fait du mal, encore plus de mal.

Comme si nous n’avions jamais été
Un ! L’innommé. Anonyme.

Pudeur devant le proche,
honte du sien !

 
Le Moi lyrique

Comment cela s’est-il glissé
dans ton monde
ô Créateur ?

Et l’enfer !
Et spiritus infernalis
et mille artifex?

Comment nommes-tu
l’inconnaissable, le tacite
« comment accueilles-tu l’infini »
16

Quelles sont les trous de ton système
et de quelles coutures tu t'autorises
pour repriser ce qui se déchire?

L’homme peut-il éviter le destin
qui lui incombe ?
Subir le mal et le faire subir !
O Père, serais-tu,
créateur et tentateur simultanément ?

 
Le Double

Si même le créateur est impuissant
à quoi bon chercher.
Donne un visage à l’informe
façonne-le selon la norme humaine
c’est tout ce qui te reste.

Il prendra place dans ce monde
il s’apaisera comme un volcan qui dort
il se ramassera sur lui-même
il se fermera comme une plaie qui se resserre
en se cicatrisant
laissant derrière elle une marque :

clin d'œil dans le passé
peau de serpent
toile d’araignée. Empreinte d'une fée.

Sauf si elle reste vive et ouverte
douloureuse
pour les siècles des siècles !

 
Le Mage

J'ai la parole – arcane magique
Pigment insolite
amalgame de chair et d’âme
balsame et momie
j’ai un « rameau d’or »
- du gui vivant, du soufre et
de l’arsenic, tout ce qu'il faut
pour transformer le poison en remède,
la pierre en onguent.

J’absorbe la rosée qui perle
sur les feuilles et sur les plantes
comme l’eau bénite, élixir
dans les champs et les montagnes
rosée de jour, rosée de midi
matinale et lunaire
- à chaque phase sa manie;

j’insuffle la vie
sérum céleste
greffe de pollen

le serpent sent
ma langue et mes maux ;

je déchiffre les cibles et les marques
du rêve et de la source
des oiseux et des chiens
du traître et de l’adepte
de la magie et de la science
- deux ordres, deux sagesses :

Je suis l’invisible chemin
de la pensée ancestrale et plus avant
jusqu’au vide énigmatique :

        là les maçons bâtissent des tours
        dans les tours, des chambres
        dans les chambres, des armoires
        dans les armoires, des coffres
        dans les coffres, des balluchons
        dans les balluchons, des dés
        dans les dés, un anneau magique
        dans l’anneau, un peu de braise
        et dans la braise
        et dans la braise
        - un œil de lumière:

que l’œil aveugle recouvre la vue
que la langue muette parle
consonances de sons
accords de voix
logo-rythmes, équations
formes, formules...

Que ma volonté soit loi
et aussi ma fantaisie !

Quand tu aimes, si tu aimes,
tu accordes le discordant
tu déplaces des montagnes !

 
Le Coryphée

Qui a divisé, qui a désagrégé
la sainte famille :
le corps, l’âme et l’esprit !

 
Le Chœur

Ne dissocie pas
l’âme du corps !
La déchirure commence là - crrraaac !
Du sang ! poulpe de colombe;
Bave visqueuse, pain de loup
ce qui divise. Arracher de peau.
Mal en gésine.

Surmonte le dégoût, ne cherche pas à fuir !
Le monde n’est pas maudit !
Est-ce encore le temps de l’horreur ?

Le Moyen Âge ? La Renaissance ?
Ce même temps
indivisible !
Rebrousse chemin
refais le cercle.

Bâtis un manoir, un monastère
une forteresse ou une cathédrale.
Partout autour - l’infini,
dedans et dehors !

Ce n'est pas le mépris de la nature ni l’extase
qui alimentent la foi,
mais la peur, la contrition, le désarroi
et la fuite hors du monde
le dégoût, la chute en abîme
cata-strophe
fuga mundi, contemptus mundi
en ce « siècle d’or! »

Prétexte pour faire valoir
le dissident
underground, outsider
exil et samizdat
humour noir et satire
maçons, moines et hésychastes
iconoclastes et bogomiles !

Temps de l’éveil de la conscience
17
Au lieu du misérable déplacement
de bauge en bauge.

Haïré ! Jubile !
tu as un don pour l’art
jubile, certains s’en souviendront.

 
Le Mage

Le pouvoir est indivisible.
Constellation élémentaire.

Ne trahis pas la transcendance
le passage d’une conscience à l’autre
d’un Eon à l’autre
d’un degré à l’autre de ton Moi
- configuration astrale
quintessence, temps stellaire !

Pratique la concentration
- la méditation propice à Métamorphoses du mal :
sublime-toi
rentre en lui
défie-le, ensorcelle-le
aspire-le
dans ton orbite
ta propre comète

jusqu’à lui faire perdre sa destination
afin qu'il n'ait plus en quoi ni en qui
se réfléchir, se reconnaître
s’incarner !

Asperge-le avec la quintessence de l'esprit
et de l’encens, de la poudre de bourgeon,
jusqu’à ce qu’il tombe
dans un coma profond.

Qu’il n’y ait pas de réveil :

seulement la salutaire
euthanasie.

 


[16] William Blake
[17]
cf Jung : L’âme et la vie
© Katica Kulavkova & Blesok, 2001.
All rights reserved.