Métamorphoses du mal
Traduit du macédonien
par Harita Wybrands
1. PROLOGUE : TERREUR, SCHISME
Deuxième tableau : Crépuscule des dieux
2. pressentiment du mal
3. Apparitions
4. Métamorphoses du mal
5. MASQUES
6. RITE, MOT MAGIQUE
7. PROVIDENCES
8. EXODE: LA BONNE PENSÉE
4. Métamorphoses du mal
Parle l’Inquisition
- autoréflexion -
Généralement, je suis hostile
à tout ce qui est persévérant et sage.
l’aversion et la rancune sont .
mon catéchisme et ma foi .
Ne te fie à personne
ne pardonne jamais
méprise et toujours méprise
- je le répète sans répit -
et quand je mange et quand je dors.
Eeeeh quoi...
L’ombre vacillante chasse des ombres...
vacillantes.
Je ne cherche nullement à être polie
pas même par hypocrisie.
Le pli de la vanité
s’est gravé aux commissures de mes lèvres.
Je décide de ce qui est vrai et de ce qui est faux
j’établis le codex
des livres autorisés et interdits.
Index librorum prohibitorum.
Je connais toutes les définitions de l’hérésie
et j’ai pour chacune un exemple vivant
et une victime.
Je jubile à la vue de l’effroi
dans les yeux des petits et des humiliés.
Je contrefais la vérité sans hésiter
en toutes circonstances
et…je suis insatiable.
Satiriasis du mépris.
Passion congénitale pour la torture
l’Hadès actuel
ergo : l’enfer ici-bas.
Non, ce n’est pas la mélancolie !
Je dis avec sang froid :
que retentisse - sur les estrades
au milieu de la foule, devant le couperet
des adeptes de Sade
le cri
invariablement déchirant
de ce chien martyr
- qu’il se propage !
Qu’on entende gargouiller
les âmes des pécheurs
dans les gorges tranchées,
grincer les articulations
craquer les os broyés
dans les instruments de torture
vétustes et retapés !
N’a-t-elle pas une vue aiguisée
la lentille de l’inquisiteur,
n’est-il pas animé
par les plus folles visions
le binocle du dolce et utile,
la belle et profitable et très intéressée
chasse aux victimes innocentes,
libéraux, visionnaires, devins,
sorciers et astrologues
ascètes et mécréants
détracteurs et révoltés
Toutes ces créatures. Créatures !
Je monterai un procès,
j’inventerai le pécheur et le péché
et – s’il le faut - la Sibérie et Goli Otok
et l’holocauste et les chambres à gaz,
j’élèverai des forteresses,
des bastions et des citadelles
j’épuiserai la mer
il n’est rien dont je ne sois capable
quand je décide
de déchiffrer à ma façon
le Testament et le Codex
- le profane comme le sacré.
Je hais le rire, le gloussement
la copulation et le caquetage
- comme le feu hait l’eau
qu’il craint
et admire en cachette -
je hais les sciences et les écritures secrètes,
les sept arts libéraux sans exception,
le trivium, le quadrivium
et tout ce qui suit :
a) grammaire, dialectique et rhétorique
b) arithmétique, géométrie, astronomie, musique
quant à la magie, l’alchimie et la mantique...
pcht, pcht !
- gardons-nous d’en proférer
jusqu’aux noms obscurs!
Si seulement je pouvais
compresser tout ce qui est savant
et bienfaisant
dans une boule de neige
la tasser, la comprimer,
et la balancer...au diable :
que ta gloire soit pour moi seul, Seigneur,
toi qui accordes une place à chacun
- indépendamment de ses mérites !
Parle la folie
Où est ton sourire, ô peuple !
Moi qui « divertis les dieux et les hommes »10
je prodigue des mirages bienfaisants
des artifices distrayants,
qui procurent le sommeil léger !
Moi, la fausse, la fosse : l’anesthésie
l’infatigable Moire, vernis luisant
sur les meubles d’ époque.
Anabase.
Chaos ! Parabole diabolique !
Entendez-vous la mite invisible qui ronge ?
Corrosion des tissus - sape intérieure -
usure des trames du patrimoine
spirituel.
Brisure de l’ensouple
du métier à tisser - le double langage -
du sens - sangsue !
Parle le diable
Je cherche mon âme
Mon âme s’est évadée
je ne la trouve pas
entendez-vous, je ne la trouve pas !
Mais toi, homme, tu n’auras pas d’autre dieu
que moi : Set Sat Sot !
Tu fabriqueras des idoles de tout
ce qui est au ciel, sur la terre et dans l’eau
indifféremment !
Tu prononceras mon nom à l’envers
Travesti dissimulé sous d’autres noms et épithètes !
Spiritus infernalis ! L’essence ! Le jeu !
La liberté, donc, l’arbitraire !
Des trinités et des tabous, tabous, tabous !
Tue, si nécessaire!
Sois adultère,
convoite ce qui est à autrui
n'hésite pas quand même l’amour sacré
resplendit
comme une lueur de sens
au bout d’une errance trop longue
tel un phare isolé
sur l’étendue marine !
Halte-là ! Repose ! Dors un peu !
Chasse le chagrin et le désespoir! Jouis !
Mets fin au culte barbare
du sacrifice
- l’absorption du sang et la communion -
renonce au mépris
de la culture et de l’esprit
romps les chaînes du monde
sous sa forme duelle de péché et de pardon
d'enfer et de paradis
refuse de régner avec les pécheurs
qui dictent le droit chemin
- le faux clinquant des trois ruses
(selon Nietzsche) :
croyance, amour et espérance !
Duplice et équivoque,
le péché a son ciel et
son pourquoi
son temps de gestation
de naissance et de mort!
Le mal est pré-création
l’ombre de l’ombre :
égoïsme récurrent,
mémoire erronée
à défaut d'amour
et de bonté.
Va tenter l’Autre
comme toi-même, Satan :
en-deça du seuil du commandement
gît le sens primitif
verrouillé en symbole-archétype,
quelque peu oublié !
le Logos emprisonné dans le mythe
que la parole libère !
!
Quelque chose dans la pratique me dit :
« qui naît de la cendre
se multiplie
à l’excès et n’a pas de fin » !
Parle le dragon
Reptile hydropique rutilant et doré
centaure marin, verseau séduisant
baleine pimpante, hydre –
lamie et serpent polycéphale
j’ai une crinière, des nageoires et des œufs
comme le poisson que je méprise!
Fuyant l’épée de Saint Georges
je trouve refuge dans la réalité,
mais dans l’art – idolâtré -
sur les iconostases et les fresques,
je tombe terrassé
par la lame acérée du glaive
brûlant, planté dans mon sang
de suceur zélé
songeur et insolite.
Les détails et le style
dépendent de l’artiste
de la poétique et de l’époque !
Je nage aujourd’hui encore
dans les océans salés, les lacs maudits
et, toujours prolixe
et volubile,
je ramasse mon tribut vivant !
Parle la Vanité
Ombre sur ombre
dessin minutieux, miniature
lieux communs, variations innombrables du même :
« moi seule, moi, le mien seulement
et nul autre, il n’est pas d’autre ! »
Parle la Mesquinerie, l’envie
Citations de la citation !
Chez le petit homme, grand sentiment !
Mes manœuvres s’avèrent
chaque jour plus efficaces :
attrister mon prochain
détruire, médire, dénigrer ;
je m’applique à rendre le chanceux tourmenté,
de faire du riche un pauvre
du bien portant un malade
du vivant – un mort !
Je tourne à vide
je me ronge les ongles
je m’aiguise les nerfs
je reste seule, délaissée,
dans les fossés, au bord des routes,
à guetter ma nouvelle victime
parmi mes proches
- ô féroce volupté !
Parle la Convoitise
assoiffée d’argent et de pouvoir
Amanite royale, patricienne,
enjôleuse à l’éclat aveuglant de l’or
ivresse de la vente et de l’achat
passion de marchander et de solder
le jeune et le vieux, vivant ou mort
- pourvu qu’il ait un prix !
Frénésie de posséder et d'amasser,
de tasser des pièces clinquantes
dans les malles et les coffres-forts
sous les oreillers et les matelas
ô culte incarné
de l’objet sonore
et chuintant,
ô caresse féerique
homéopathique, cathartique
et chimérique
des chiffres !
Non, il n’est rien que je ne puisse tenter
pour te trouver, te fructifier, te décupler
te placer et t’investir...
je n’hésiterai pas à tromper, à falsifier
à corrompre, à séduire
à tuer
je joue le tout pour le tout
à hasarder
ce monde ici-bas petit et étriqué
pour gagner plus,
toujours plus et encore plus!
Est-il quelque chose qui puisse
m’égaler ou me dépasser?
Mais qui se tient tapi au fond de moi ?
Qui compte et recompte, accroupi
qui invente
tous ces chiffres familiers et insondables ?
Est-ce Mercure qui arrive avant l’heure pour
emporter une âme ?
Est-ce moi qui franchis prématurément
la frontière de la vie, qui tombe à pic
avec le sifflement du crotale dans les poches ?
Ou est-ce Hermès qui à l’aveuglette
lance mon âme nouée dans un mouchoir
au loin ?
Parle l’Infidèle
Je connais un crime parfait :
Pousser son adversaire au suicide
en lui faisant rédiger une lettre d’adieu !
Ah, ah, ah !
Parle le Fauve
Qui m'aime, me cherche.
Qui m’offre un sacrifice,
un sacrifice gratuit
- fille ou fils, sœur ou femme
ou frère ou père et mère, -
attend mon pardon :
une liberté et sans fin et sans mesure
666, danse macabre,11
perpetuum diabolique
circulus vitiosus, aporie
dialectique de la composition;12
– le style est variable, mais le contenu
– une constante – égal et immuable.
[10]
Erasme : Éloge de la folie
[11]
en français dans le texte
[12]cf.
Blaže Konevski : Consonances