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poetry

Métamorphoses du mal
Traduit du macédonien par Harita Wybrands

1. PROLOGUE : TERREUR, SCHISME
        Deuxième tableau : Crépuscule des dieux
2. pressentiment du mal
3. Apparitions
4. Métamorphoses du mal
5. MASQUES
6. RITE, MOT MAGIQUE
7. PROVIDENCES
8. EXODE: LA BONNE PENSÉE


2. pressentiment du mal



Le Rhapsode
- antithèse slave -

Des lions et des vautours, des loups et des vipères
accourent du nord et du sud
de l’est et de l’ouest.

Est-ce l’insomnie qui les tourmente
pour qu’ ainsi ils croassent et rugissent
qu’ils hurlent et qu’ils sifflent sans arrêt
en hordes, en meutes, en nuées ?

Est-ce d’invisibles chasseurs qui les poursuivent
pour qu’ils cherchent refuge
dans les terres des autres
intraitables, furibonds ?

Est-ce la faim aveugle qui les pousse plus loin
et toujours plus loin
vers le coeur de la croix
dans les chalets et les pacages
dans les vignes et les champs
dans les villes et les villages ?

Ce n’est pas l’insomnie qui les tourmente
ni d’invisibles chasseurs qui les poursuivent
ni la faim aveugle qui les pourchasse plus loin
et toujours plus loin

mais des rêves obsédants comme des aiguillons
les rongent depuis des siècles
- ces vautours et ces lions
ces loups et ces vipères -
des cupidités voraces les incitent
les précipitent dans des impasses
par-delà les bornes et les frontières
de l’autre côté
du bien et du beau

pour les ramener un jour
abasourdis et hébétés
dans le même lieu
dans le même temps
pour qu’ils s’entre-tuent
et se massacrent
comme une accessible
mais ignoble et répugnante proie
- charogne

- pour que souffre l’innocent
comme il a toujours souffert
sous les fers, sur la potence
sur le pal
ou le garrot
peu importe !

 
Le Chœur
- écho -

Ici, souviens - toi
les noms changeaient
les fleuves restaient les mêmes
- les noms changeaient !

        Ici se tassaient
        couche sur couche
        rangée sur rangée
        écriture sur écriture
        fresque sur fresque
        fondation sur fondation
        ici s’échangeaient zoographes et architectes
        ici nous sommes
        - strates tectoniques
        rimes
        désaccordées...


Le Rhapsode
- monologue intérieur -

Tu marmonnes, ô ma morne pensée
murmurante
Celui qui te suivra
saura te déguster
te détecter
sous terre, dans la caverne,
dans le caveau,
dans les sanctuaires et les tavernes

feuille sur feuille,
pelure sur pelure
parchemin, papyrus
terra cotta, tablette
glaise, stylet,
et gravure sur pierre
et parole, et voix, et demi voix
franges et stries
griffff...ures...
.

Le Coryphée
- prolepse -

Comme l’herbe sèche craque
sous le coup de la faux acérée
dans l’air embrasé
ainsi craque la neige
ainsi craque
crac crac.... la hanche du lynx
sur les pentes de Jakupica
Belasica et Šara
dans la tourmente - fureur agonique
ardeur pour la vie nue
radieuse !


Le Chœur

Ne relâche pas les brides, domine-toi
repousse les basses, les viles passions

hausse modérément, baisse modérément
la hauteur du ton, ô Tirésias

plus tu ornes
ton discours
plus tu le prives
de son sens immanent,

de ses nuances
- ô, les nuances -
exquises transitions
et osmoses !
Universelles correspondances !

 
Le Coryphée

Même si tout doit se passer
selon ta volonté
par des consonances et des connexions
des corrélations et des paronomases
des métaphores et des paraboles
même alors, ô Poète, n’oublie pas :

- tu forges une langue,
mais aussi
- tu préserves la langue !

 
Le Poète

Selon Platon,
Socrate aurait dit , la veille de sa mort :

« Il me faut obéir au rêve
et faire des poèmes
»
8 
inventer des récits - de la simple musique -
et non des discours
savants et philosophiques.

Quant à moi, ô Phédon, le rêve seul
et la voix-legs,
m’ont servi de guide.

Ceci est un cantos dramatique
votif ou divinatoire
avant le départ et le dernier adieu !

Dieu seul sait
ce qui est mieux
Dieu seul !

 
L’Enfant

L’aurore ne le réchauffe pas
l’harmonie ne le réjouit pas
la beauté ne l’émeut pas
le mal ne lui est pas funeste
l’horreur ne lui répugne pas !

 
Le Chœur

Brusquement il s’affole comme un tourbillon de rivière
avorton, mercenaire pervers
sanguinaire et rancunier.
Son goût excessif du pouvoir l’entraîne dans la démence
son infâme perfidie -
son aversion
a v e r s i o n pour tout ce qui est
exempt de bêtise et de violence
clairvoyant, vigoureux et compétent
pour tout ce qui lui résiste.

Ô Esprit Suprême
protège ce monde
du vil pouvoir
de l’officielle utopie!



[8] Platon : Phédon 61b
© Katica Kulavkova & Blesok, 2001.
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