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poetry

Métamorphoses du mal
Traduit du macédonien par Harita Wybrands

1. PROLOGUE : TERREUR, SCHISME
        Deuxième tableau : Crépuscule des dieux
2. pressentiment du mal
3. Apparitions
4. Métamorphoses du mal
5. MASQUES
6. RITE, MOT MAGIQUE
7. PROVIDENCES
8. EXODE: LA BONNE PENSÉE


Deuxième tableau : Crépuscule des dieux

Le Chœur
-
parodos -

Voici plus de trois ans
qu'a éclaté la haine refoulée
- comme une averse, une lave volcanique -
et que le sang s'est transformé en eau,
l’eau en sang, l’or en rouille, la rouille en or,
et que la terre est devenue frontière
tracée le jour, effacée la nuit,
fouillée, meurtrie, pesée sur une balance
creusée en fosses,
retournée, ravinée :

voici trois ans que l’aspic a bondi
sifflant, soufflant
avant qu’on ait pu lui écraser
le pied - visqueux, sanguinolent -
effrontée queue de serpent.
Le germe du mal.

Trois ans ont passé depuis que la vipère
maillée de perles
tracée en filigrane,
comme dans les oubliettes ottomanes -
a disloqué la trame de la langue

avec les dents vengeresses d’Atrée
et la fureur d’Arès, de Mars
mais aussi quelque demi-dieu peut-être
homo animalis
homme - scorpion
- l’un des onze monstres de Tiamat
5 -
et s’est engagée dans une expédition
guerrière
basse et sournoise.

 
Le Coryphée

Regarde autour de toi :
nuit dedans, nuit dehors.

« Tu peux former des voeux,
eux songent à tuer »,

se lamente Cassandre.

 
Le Chœur
- stasimon -

Qu’il n’y ait plus ce bruit d’égorgement
ce crépitement d’incendie

qu’il n’y ait plus
« ce temps de pleurs, de peur et de tourment »
6
cette calamité, psychose, hystérie collective
ce sacrilège

qu’il n’y ait plus
ce cri
gravé sur des visages muets
qu’il n’y ait plus ces enfants éperdus
ces vieillards hagards

qu’il n’y ait plus
ces cerveaux détraqués par la douleur
ces relents de foyers brûlés
qu’il n’y ait plus ces villes assiégées
qu’il n’y ait plus ces morts violentes
ces carnages, ces exterminations

qu’il n’y ait plus!

 
Le Double

Ne désespère pas
pendant ton exil
préserve l’esprit et la sérénité,
couvre habilement
de draperies byzantines
la détresse et la souillure
bouche de fanfreluches scintillantes
les orifices
de la tête et du corps,
que la protection
des dieux que tu pries
t’assure
contre le maléfice et la sorcellerie
la guerre et l’enfer
l’horreur et l’égarement -
my Lady !

 
Le Coryphée

Que les nobles pierreries
cliquettent luxurieusement
sur ton cou, ta gorge dénudée
tes coudes et tes poignets

qu’elles teintent clinquantes
sur ta peau perlée
fraîche comme le lever du soleil
derrière la crête des montagnes
embrasée comme une plante imbibée
d’huile sacrale
dans un lieu secret
propice à la prière-mantra

        quand l’homme viendra vers toi
        pour partager ta couche
        dans la volupté !

Le reflet du reflet
Dont tu gardes le secret
les couleurs des pierres
- le trahiront
parce que « la pierre est un chemin 7

        albâtre et améthyste
        agate et opale
        émeraude, obsidienne
        jade ou corail

        nuances de couleurs
        sombres et claires
        chaudes et froides
        agressives ou apaisantes
        attrayantes et excitantes
        audibles, inaudibles.

Chatoiement de la nuit
avant les premiers indices
de l’aube,
ou
glacis soyeux de lumière

        au seuil de la nuit !


Le Chœur
- epodos -

Si tu es quelque part, eau précieuse,
tu te montreras
quand bien même la rivière
devrait changer d’embouchure
et le lac
- de rive.

 


[5] Mère originaire, créatrice de tout, selon l’épopée sumérienne Enuma Elish.
[6]
Cf. Jean Delumeau : Le péché et la peur
[7]
Borges
© Katica Kulavkova & Blesok, 2001.
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