Métamorphoses du mal
Traduit du macédonien
par Harita Wybrands
1. PROLOGUE :
TERREUR, SCHISME
Deuxième tableau : Crépuscule des dieux
2. pressentiment du mal
3. Apparitions
4. Métamorphoses du mal
5. MASQUES
6. RITE, MOT MAGIQUE
7. PROVIDENCES
8. EXODE: LA BONNE PENSÉE
Premier
tableau : Drame, exposition
1. Prologue : Terreur, Schisme
Le Moi lyrique
- monologue -
J’irai
je n’irai pas
non, je n’irai pas.
L'incertitude me paralyse -
l'humeur grise et stérile
qui précède
les décisions graves
et capitales pour la vie.
La terreur me gagne
comme l’encre – une goutte suffit -
s'infiltre dans l'eau, liquide sublime
hymne sacré, acathiste
comme l'obscurité gagne
une gorge, un antre ou une cave
- taverne d’Alexandrie -
par nature déjà
souterraine et ténébreuse -
insensiblement, mais d’un trait
doucement, mais sans retour !
Enfin, la peur tombe
- ombre glacée dans l’âme -
orme centenaire dont la cime
recouvre une source d'eau limpide
le pouls s'affole: le trac
- ou un excès de sens -
quand vient le moment de dire tout haut
ce qui couvait jusqu’alors
comme un savoir tacite;
qu’on doit livrer publiquement
et lâcher dans le monde
inconnu
hostile ou bienveillant;
un bout de langue qui s'arrache
un tournesol une sauterelle
un hochequeue bigleux
une toupie de fête foraine;
un jeune tigre
s’arrache ainsi au giron maternel
et se lance sur son chemin
sur les traces du père
et de la mère qui
ermites solitaires,
dans la forêt
ne se rencontrent
muets dans les ténèbres
qu’à l’appel du désir
trop ardent
et si triste
et si pressent
qu’ils leur faut sur le champ
s’unir
dans la même tanière
le même - trou volupté ;
un tigre tout jeune encore
qui cherche à éprouver sa force
et met en oeuvre tout ce dont la nature
prodigue l’a doté
et dans un feulement muet
comme à l’approche de l’orage
fait son entrée sur la scène
du zodiaque
épaisse comme du flan, de la gelée,
du caramel crémeux
- barrage fondant -
et se met à marcher
des jungles du Bengale
des sommets de l’Himalaya
ou plus près d’ici - de Byzance-
jusqu’à l’Europe :
« l’aspic est le plus répugnant reptile de la terre
- le mâle va vers l’est
la femelle, vers l’ouest. »1
Quitter ce lieu ?
Alors que je tiens encore
à pouvoir choisir
parmi tant d’autres sur la terre,
ce ciel, ce bout du monde, comme miens…
Le Poète
O ma créature
Ne brusque pas ta décision !
Sans l’errance du doute
sans les épreuves de l’insomnie
nul ne connaîtrait la volupté
du sommeil
ni du réveil !
« Quand décline la volonté de puissance »2
tout piétine s’agglutine
et s’enlise insensiblement.
Amorce du chaos.
Matrice de la conception.
Désordre nécessaire
à toute naissance.
La figure de cire
consacrée - héraldique -
fond et se mue en masse amorphe
en gélatine, en bouillie
Art de la décomposition !
Horreur de ce qui stagne !
Décadence ! Fin de siècle !
Bilan d’un millénaire !
Et toi, tu cherches la liberté
la liberté !
Que tu trahisses ta solitude
salutaire allégeance à soi,
et déjà sous la peau se glisse
comme une tique
collante et rusée,
l’idée que tu es
impuissant et petit
impuissant et petit
et seul le ciel en haut,
le ciel en bas, entrebâillé,
épie comme une chauve-souris
de son regard expert
énigmatique et polyglotte
inhospitalier
et te tient prisonnier sous sa chape
comme tous les autres.
Le Double
J’attends,
guetteur fatigué
d’Agamemnon,
que parvienne de loin
le signal du flambeau
apportant la bonne nouvelle
que le combat commencé
depuis de nombreuses années,
est enfin terminé.3
Des signes arrivent
mais moi, je veille encore au poste de garde
et ne cesse de perdre mon souffle - ma chaude galette.
Clytemnestre s’annonce :
- le vrai signal n’est pas encore là.
Et la vengeance étincelle dans ses prunelles
siffle dans ses gestes .
L’Autre double
- discours métapoétique -
Je m’adresse à vous
moi, qui suis une et seule,
mais, à ce qu’on dit, multiple -
à vous qui comprenez ma langue.
Si peu proches,
nous avons pour nous unir
la même menace qui gronde sous nos pas
le même impatience de la voir passer
dans l’espoir que c’était
une fausse alerte.
C'est - dites-vous - un phénomène marginal
Et non pas une étincelle maligne
un monde dans notre monde
une greffe indigeste, un os en travers de la gorge
le déluge, l’élément indompté
le cheval de Troie.
Maintenant je vous convie
un instant
dans ce monde à moi, ma forteresse
bâtie de mots
agencée en vers
dedans – dehors
et promenez-vous à votre guise
où bon vous semble.4
On trouve de tout
Dans ce drame
d’entre deux âges
- plateau chargé
de friandises bariolées :
intrigues exhibées
sous des angles divergents
mélancolies
et allégories -
inventions et fantasmagories,
souvenirs et présages
opium, aesthésis !
Ne faites pas attention à l'entrelacs
insolite d’éléments hétéroclites
mutations et réminiscences
- mythos, exodus, paradoxes divers
qui plus est, en vers -
noués - dirait-on -
en petits baluchons
parfumés et perméables ...
Ici, pas besoin de connaissances
mais de complicité -
d’affinité pour le signe
et le jeu.
Un coup pour vous, un coup pour moi.
Les figures ne manqueront pas
- elles sont toutes là - au complet.
|envers le pointe|
Deuxième tableau : Crépuscule des dieux
Le Chœur
- parodos -
Voici plus de trois ans
qu'a éclaté la haine refoulée
- comme une averse, une lave volcanique -
et que le sang s'est transformé en eau,
l’eau en sang, l’or en rouille, la rouille en or,
et que la terre est devenue frontière
tracée le jour, effacée la nuit,
fouillée, meurtrie, pesée sur une balance
creusée en fosses,
retournée, ravinée :
voici trois ans que l’aspic a bondi
sifflant, soufflant
avant qu’on ait pu lui écraser
le pied - visqueux, sanguinolent -
effrontée queue de serpent.
Le germe du mal.
Trois ans ont passé depuis que la vipère
maillée de perles
tracée en filigrane,
comme dans les oubliettes ottomanes -
a disloqué la trame de la langue
avec les dents vengeresses d’Atrée
et la fureur d’Arès, de Mars
mais aussi quelque demi-dieu peut-être
homo animalis
homme - scorpion
- l’un des onze monstres de Tiamat 5 -
et s’est engagée dans une expédition
guerrière
basse et sournoise.
Le Coryphée
Regarde autour de toi :
nuit dedans, nuit dehors.
« Tu peux former des voeux,
eux songent à tuer »,
se lamente Cassandre.
Le Chœur
- stasimon -
Qu’il n’y ait plus ce bruit d’égorgement
ce crépitement d’incendie
qu’il n’y ait plus
« ce temps de pleurs, de peur et de tourment »6
cette calamité, psychose, hystérie collective
ce sacrilège
qu’il n’y ait plus
ce cri
gravé sur des visages muets
qu’il n’y ait plus ces enfants éperdus
ces vieillards hagards
qu’il n’y ait plus
ces cerveaux détraqués par la douleur
ces relents de foyers brûlés
qu’il n’y ait plus ces villes assiégées
qu’il n’y ait plus ces morts violentes
ces carnages, ces exterminations
qu’il n’y ait plus!
Le Double
Ne désespère pas
pendant ton exil
préserve l’esprit et la sérénité,
couvre habilement
de draperies byzantines
la détresse et la souillure
bouche de fanfreluches scintillantes
les orifices
de la tête et du corps,
que la protection
des dieux que tu pries
t’assure
contre le maléfice et la sorcellerie
la guerre et l’enfer
l’horreur et l’égarement -
my Lady !
Le Coryphée
Que les nobles pierreries
cliquettent luxurieusement
sur ton cou, ta gorge dénudée
tes coudes et tes poignets
qu’elles teintent clinquantes
sur ta peau perlée
fraîche comme le lever du soleil
derrière la crête des montagnes
embrasée comme une plante imbibée
d’huile sacrale
dans un lieu secret
propice à la prière-mantra
quand l’homme viendra vers toi
pour partager ta couche
dans la volupté !
Le reflet du reflet
Dont tu gardes le secret
les couleurs des pierres
- le trahiront
parce que « la pierre est un chemin 7
albâtre et améthyste
agate et opale
émeraude, obsidienne
jade ou corail
nuances de couleurs
sombres et claires
chaudes et froides
agressives ou apaisantes
attrayantes et excitantes
audibles, inaudibles.
Chatoiement de la nuit
avant les premiers indices
de l’aube,
ou
glacis soyeux de lumière
au seuil de la nuit !
Le Chœur
- epodos -
Si tu es quelque part, eau précieuse,
tu te montreras
quand bien même la rivière
devrait changer d’embouchure
et le lac
- de rive.
|envers le pointe|
2. pressentiment du mal
Le Rhapsode
- antithèse slave -
Des lions et des vautours, des loups et des vipères
accourent du nord et du sud
de l’est et de l’ouest.
Est-ce l’insomnie qui les tourmente
pour qu’ ainsi ils croassent et rugissent
qu’ils hurlent et qu’ils sifflent sans arrêt
en hordes, en meutes, en nuées ?
Est-ce d’invisibles chasseurs qui les poursuivent
pour qu’ils cherchent refuge
dans les terres des autres
intraitables, furibonds ?
Est-ce la faim aveugle qui les pousse plus loin
et toujours plus loin
vers le coeur de la croix
dans les chalets et les pacages
dans les vignes et les champs
dans les villes et les villages ?
Ce n’est pas l’insomnie qui les tourmente
ni d’invisibles chasseurs qui les poursuivent
ni la faim aveugle qui les pourchasse plus loin
et toujours plus loin
mais des rêves obsédants comme des aiguillons
les rongent depuis des siècles
- ces vautours et ces lions
ces loups et ces vipères -
des cupidités voraces les incitent
les précipitent dans des impasses
par-delà les bornes et les frontières
de l’autre côté
du bien et du beau
pour les ramener un jour
abasourdis et hébétés
dans le même lieu
dans le même temps
pour qu’ils s’entre-tuent
et se massacrent
comme une accessible
mais ignoble et répugnante proie
- charogne
- pour que souffre l’innocent
comme il a toujours souffert
sous les fers, sur la potence
sur le pal
ou le garrot
peu importe !
Le Chœur
- écho -
Ici, souviens - toi
les noms changeaient
les fleuves restaient les mêmes
- les noms changeaient !
Ici se tassaient
couche sur couche
rangée sur rangée
écriture sur écriture
fresque sur fresque
fondation sur fondation
ici s’échangeaient zoographes et architectes
ici nous sommes
- strates tectoniques
rimes
désaccordées...
Le Rhapsode
- monologue intérieur -
Tu marmonnes, ô ma morne pensée
murmurante
Celui qui te suivra
saura te déguster
te détecter
sous terre, dans la caverne,
dans le caveau,
dans les sanctuaires et les tavernes
feuille sur feuille,
pelure sur pelure
parchemin, papyrus
terra cotta, tablette
glaise, stylet,
et gravure sur pierre
et parole, et voix, et demi voix
franges et stries
griffff...ures...
.
Le Coryphée
- prolepse -
Comme l’herbe sèche craque
sous le coup de la faux acérée
dans l’air embrasé
ainsi craque la neige
ainsi craque
crac crac.... la hanche du lynx
sur les pentes de Jakupica
Belasica et Šara
dans la tourmente - fureur agonique
ardeur pour la vie nue
radieuse !
Le Chœur
Ne relâche pas les brides, domine-toi
repousse les basses, les viles passions
hausse modérément, baisse modérément
la hauteur du ton, ô Tirésias
plus tu ornes
ton discours
plus tu le prives
de son sens immanent,
de ses nuances
- ô, les nuances -
exquises transitions
et osmoses !
Universelles correspondances !
Le Coryphée
Même si tout doit se passer
selon ta volonté
par des consonances et des connexions
des corrélations et des paronomases
des métaphores et des paraboles
même alors, ô Poète, n’oublie pas :
- tu forges une langue,
mais aussi
- tu préserves la langue !
Le Poète
Selon Platon,
Socrate aurait dit , la veille de sa mort :
« Il me faut obéir au rêve
et faire des poèmes»8
inventer des récits - de la simple musique -
et non des discours
savants et philosophiques.
Quant à moi, ô Phédon, le rêve seul
et la voix-legs,
m’ont servi de guide.
Ceci est un cantos dramatique
votif ou divinatoire
avant le départ et le dernier adieu !
Dieu seul sait
ce qui est mieux
Dieu seul !
L’Enfant
L’aurore ne le réchauffe pas
l’harmonie ne le réjouit pas
la beauté ne l’émeut pas
le mal ne lui est pas funeste
l’horreur ne lui répugne pas !
Le Chœur
Brusquement il s’affole comme un tourbillon de rivière
avorton, mercenaire pervers
sanguinaire et rancunier.
Son goût excessif du pouvoir l’entraîne dans la démence
son infâme perfidie -
son aversion
a v e r s i o n pour tout ce qui est
exempt de bêtise et de violence
clairvoyant, vigoureux et compétent
pour tout ce qui lui résiste.
Ô Esprit Suprême
protège ce monde
du vil pouvoir
de l’officielle utopie!
|envers le pointe|
3. Apparitions
Voix du Père absent
Je suis éternellement
Soleil au visage humain
divinité avec un astre dans les mains
un ciel dans le corps, lumineux
créature humaine avec un disque solaire en
guise de tête9
le feu au foyer - qui réchauffe et qui réduit en cendres
pour que l’homme devienne poussière
et que la poussière devienne homme
Je suis ici et là
simultanément !
Voix de la Mère absente
J’ai un enfant à protéger
un enfant comme deux enfants
deux enfants comme trois
trois enfants comme quatre
quatre comme cinq, cinq comme six,
six comme sept, sept comme huit
huit comme neuf,
j’ai jusqu’à neuf enfants
chacun est le plus petit
le plus petit et le plus chéri,
mon unique et mon premier.
Autant d’enfants le corps a donné
autant le cœur en rassemble.
Je n’ai pas d’enfant à perdre
je n’ai pas d’enfant bouc émissaire
victime vivante pour le bûcher
ni pour les dieux ni pour les bourreaux !
Je n’en ai pas.
Voix de la Femme absente
Je fus la première au monde
à inventer et les maladies et les onguents
experte en prédictions et en sortilèges,
j’ai des yeux mauvais et bienfaisants ;
et des vices innombrables
et d’innombrables vertus.
L’ésotérique est mon destin, mais
je ne méprise rien
de visible ni de sensible
de passionnel ni de sensuel
j’enlace l’éphémère
l’esthétique et l’éthérique
qui passe en un éclair,
tout le terrestre adulé -
pour ainsi dire, parfait.
J’ensorcelle et j’exorcise
je féconde le monde
avec beaucoup de fantaisie
imagination exquise – luxuriante
végétation
Eternellement je suis jeune,
Tant pis si tu ne le vois pas
- de loin.
Approche donc un peu et demande :
Qu’as-tu là, en bas, au creux du ventre ?
Une sauterelle ou une rigole
gonflée, salée, flux abondant
coccinelle, cocon
moire et satin
soie pure 100%
Variations sans nombre de la même substance
cornemuse pour souffler, corde à faire vibrer
à improviser, du rythme, du jazz
est-ce une lettre ou un alphabet
gramma,
numéro, spot
écriture babillarde
bébé chatouilleux
effarouché
un poussin empêtré dans le blé
qui n’arrête pas de frétiller
de frétiller et de picorer
- vivace -
matière friable nourricière
sésame et miel
du miel avec du sésame
- doux poison, opium
qu’as-tu là
que je n’ai pas ?
Sans même que je te le dise
homme, tu avanceras la tête
pour voir ce qu’il y a
- et tu entreras !
Le Fauve
Qu’aurais-je à faire de la vie
sans arrogance
sans montées et paroxysmes
sans apogées et catastrophes
sans nœuds et dénouements
sans méditations et sans jeux ?
|envers le pointe|
4. Métamorphoses du mal
Parle l’Inquisition
- autoréflexion -
Généralement, je suis hostile
à tout ce qui est persévérant et sage.
l’aversion et la rancune sont .
mon catéchisme et ma foi .
Ne te fie à personne
ne pardonne jamais
méprise et toujours méprise
- je le répète sans répit -
et quand je mange et quand je dors.
Eeeeh quoi...
L’ombre vacillante chasse des ombres...
vacillantes.
Je ne cherche nullement à être polie
pas même par hypocrisie.
Le pli de la vanité
s’est gravé aux commissures de mes lèvres.
Je décide de ce qui est vrai et de ce qui est faux
j’établis le codex
des livres autorisés et interdits.
Index librorum prohibitorum.
Je connais toutes les définitions de l’hérésie
et j’ai pour chacune un exemple vivant
et une victime.
Je jubile à la vue de l’effroi
dans les yeux des petits et des humiliés.
Je contrefais la vérité sans hésiter
en toutes circonstances
et…je suis insatiable.
Satiriasis du mépris.
Passion congénitale pour la torture
l’Hadès actuel
ergo : l’enfer ici-bas.
Non, ce n’est pas la mélancolie !
Je dis avec sang froid :
que retentisse - sur les estrades
au milieu de la foule, devant le couperet
des adeptes de Sade
le cri
invariablement déchirant
de ce chien martyr
- qu’il se propage !
Qu’on entende gargouiller
les âmes des pécheurs
dans les gorges tranchées,
grincer les articulations
craquer les os broyés
dans les instruments de torture
vétustes et retapés !
N’a-t-elle pas une vue aiguisée
la lentille de l’inquisiteur,
n’est-il pas animé
par les plus folles visions
le binocle du dolce et utile,
la belle et profitable et très intéressée
chasse aux victimes innocentes,
libéraux, visionnaires, devins,
sorciers et astrologues
ascètes et mécréants
détracteurs et révoltés
Toutes ces créatures. Créatures !
Je monterai un procès,
j’inventerai le pécheur et le péché
et – s’il le faut - la Sibérie et Goli Otok
et l’holocauste et les chambres à gaz,
j’élèverai des forteresses,
des bastions et des citadelles
j’épuiserai la mer
il n’est rien dont je ne sois capable
quand je décide
de déchiffrer à ma façon
le Testament et le Codex
- le profane comme le sacré.
Je hais le rire, le gloussement
la copulation et le caquetage
- comme le feu hait l’eau
qu’il craint
et admire en cachette -
je hais les sciences et les écritures secrètes,
les sept arts libéraux sans exception,
le trivium, le quadrivium
et tout ce qui suit :
a) grammaire, dialectique et rhétorique
b) arithmétique, géométrie, astronomie, musique
quant à la magie, l’alchimie et la mantique...
pcht, pcht !
- gardons-nous d’en proférer
jusqu’aux noms obscurs!
Si seulement je pouvais
compresser tout ce qui est savant
et bienfaisant
dans une boule de neige
la tasser, la comprimer,
et la balancer...au diable :
que ta gloire soit pour moi seul, Seigneur,
toi qui accordes une place à chacun
- indépendamment de ses mérites !
Parle la folie
Où est ton sourire, ô peuple !
Moi qui « divertis les dieux et les hommes »10
je prodigue des mirages bienfaisants
des artifices distrayants,
qui procurent le sommeil léger !
Moi, la fausse, la fosse : l’anesthésie
l’infatigable Moire, vernis luisant
sur les meubles d’ époque.
Anabase.
Chaos ! Parabole diabolique !
Entendez-vous la mite invisible qui ronge ?
Corrosion des tissus - sape intérieure -
usure des trames du patrimoine
spirituel.
Brisure de l’ensouple
du métier à tisser - le double langage -
du sens - sangsue !
Parle le diable
Je cherche mon âme
Mon âme s’est évadée
je ne la trouve pas
entendez-vous, je ne la trouve pas !
Mais toi, homme, tu n’auras pas d’autre dieu
que moi : Set Sat Sot !
Tu fabriqueras des idoles de tout
ce qui est au ciel, sur la terre et dans l’eau
indifféremment !
Tu prononceras mon nom à l’envers
Travesti dissimulé sous d’autres noms et épithètes !
Spiritus infernalis ! L’essence ! Le jeu !
La liberté, donc, l’arbitraire !
Des trinités et des tabous, tabous, tabous !
Tue, si nécessaire!
Sois adultère,
convoite ce qui est à autrui
n'hésite pas quand même l’amour sacré
resplendit
comme une lueur de sens
au bout d’une errance trop longue
tel un phare isolé
sur l’étendue marine !
Halte-là ! Repose ! Dors un peu !
Chasse le chagrin et le désespoir! Jouis !
Mets fin au culte barbare
du sacrifice
- l’absorption du sang et la communion -
renonce au mépris
de la culture et de l’esprit
romps les chaînes du monde
sous sa forme duelle de péché et de pardon
d'enfer et de paradis
refuse de régner avec les pécheurs
qui dictent le droit chemin
- le faux clinquant des trois ruses
(selon Nietzsche) :
croyance, amour et espérance !
Duplice et équivoque,
le péché a son ciel et
son pourquoi
son temps de gestation
de naissance et de mort!
Le mal est pré-création
l’ombre de l’ombre :
égoïsme récurrent,
mémoire erronée
à défaut d'amour
et de bonté.
Va tenter l’Autre
comme toi-même, Satan :
en-deça du seuil du commandement
gît le sens primitif
verrouillé en symbole-archétype,
quelque peu oublié !
le Logos emprisonné dans le mythe
que la parole libère !
!
Quelque chose dans la pratique me dit :
« qui naît de la cendre
se multiplie
à l’excès et n’a pas de fin » !
Parle le dragon
Reptile hydropique rutilant et doré
centaure marin, verseau séduisant
baleine pimpante, hydre –
lamie et serpent polycéphale
j’ai une crinière, des nageoires et des œufs
comme le poisson que je méprise!
Fuyant l’épée de Saint Georges
je trouve refuge dans la réalité,
mais dans l’art – idolâtré -
sur les iconostases et les fresques,
je tombe terrassé
par la lame acérée du glaive
brûlant, planté dans mon sang
de suceur zélé
songeur et insolite.
Les détails et le style
dépendent de l’artiste
de la poétique et de l’époque !
Je nage aujourd’hui encore
dans les océans salés, les lacs maudits
et, toujours prolixe
et volubile,
je ramasse mon tribut vivant !
Parle la Vanité
Ombre sur ombre
dessin minutieux, miniature
lieux communs, variations innombrables du même :
« moi seule, moi, le mien seulement
et nul autre, il n’est pas d’autre ! »
Parle la Mesquinerie, l’envie
Citations de la citation !
Chez le petit homme, grand sentiment !
Mes manœuvres s’avèrent
chaque jour plus efficaces :
attrister mon prochain
détruire, médire, dénigrer ;
je m’applique à rendre le chanceux tourmenté,
de faire du riche un pauvre
du bien portant un malade
du vivant – un mort !
Je tourne à vide
je me ronge les ongles
je m’aiguise les nerfs
je reste seule, délaissée,
dans les fossés, au bord des routes,
à guetter ma nouvelle victime
parmi mes proches
- ô féroce volupté !
Parle la Convoitise
assoiffée d’argent et de pouvoir
Amanite royale, patricienne,
enjôleuse à l’éclat aveuglant de l’or
ivresse de la vente et de l’achat
passion de marchander et de solder
le jeune et le vieux, vivant ou mort
- pourvu qu’il ait un prix !
Frénésie de posséder et d'amasser,
de tasser des pièces clinquantes
dans les malles et les coffres-forts
sous les oreillers et les matelas
ô culte incarné
de l’objet sonore
et chuintant,
ô caresse féerique
homéopathique, cathartique
et chimérique
des chiffres !
Non, il n’est rien que je ne puisse tenter
pour te trouver, te fructifier, te décupler
te placer et t’investir...
je n’hésiterai pas à tromper, à falsifier
à corrompre, à séduire
à tuer
je joue le tout pour le tout
à hasarder
ce monde ici-bas petit et étriqué
pour gagner plus,
toujours plus et encore plus!
Est-il quelque chose qui puisse
m’égaler ou me dépasser?
Mais qui se tient tapi au fond de moi ?
Qui compte et recompte, accroupi
qui invente
tous ces chiffres familiers et insondables ?
Est-ce Mercure qui arrive avant l’heure pour
emporter une âme ?
Est-ce moi qui franchis prématurément
la frontière de la vie, qui tombe à pic
avec le sifflement du crotale dans les poches ?
Ou est-ce Hermès qui à l’aveuglette
lance mon âme nouée dans un mouchoir
au loin ?
Parle l’Infidèle
Je connais un crime parfait :
Pousser son adversaire au suicide
en lui faisant rédiger une lettre d’adieu !
Ah, ah, ah !
Parle le Fauve
Qui m'aime, me cherche.
Qui m’offre un sacrifice,
un sacrifice gratuit
- fille ou fils, sœur ou femme
ou frère ou père et mère, -
attend mon pardon :
une liberté et sans fin et sans mesure
666, danse macabre,11
perpetuum diabolique
circulus vitiosus, aporie
dialectique de la composition;12
– le style est variable, mais le contenu
– une constante – égal et immuable.
|envers le pointe|
5. MASQUES
Baš Čelik
- conte de fée : pseudo citation –
« Ma mort est loin d’ici
au large de la mer
dans la mer il est une île
sur l’île une église
devant l’église une source d’eau
au-dessus de la source un chêne
sous le chêne un coffre
dans le coffre une ruche
dans la ruche un renard
dans le renard une oie
dans l’oie un œuf
qui le trouve
et le casse
me frappera cruellement
me donnera la mort »
Le Dragon
- prière secrète –
Pourvu que mon sort, tel que le décrivent
les peintures et les légendes,
ne devienne
jamais réalité !
Le Criminel
- Apologie de l’alibi –
Le monde se décompose :
- tous conspirent contre moi !
Mais n’oubliez pas, messieurs,
que je n’étais pas seul !
J'ai toujours veillé à ce que le mal soit mêlé au bien
grand, qu’il paraisse petit
qu’il ait un label, une mascotte et un masque
une justification et une hypothèque,
tel un magicien
je transformais chaque chose en son contraire :
les sages en hérétiques
les huiles sacrées en poisons !
J’ ignore le repentir
je ne connais que la défaite passagère
et les métamorphoses subtiles!
Mes objectifs étaient fanatiquement tenaces :
dévoyer le sage
détruire l’ancestral
- puisque, de toute manière, rien n’est éternel !
Si j’étais le premier à commencer
- devrais-je mourir moi aussi
rejeté et méprisé ?
L’aveu
ou le pardon, l’oubli
ou le châtiment –
auraient-ils le pouvoir de m’assagir?
Enfin, vous vous leurrez peut-être:
et si ce n’était pas moi
le bon ?
|envers le pointe|
6. RITE, MOT MAGIQUE
Exorciste femme
Tu es un temps de rage et de ravage
un temps de barbelés et de courants galvaniques
un temps de commerce de corps morts
et d’organes vivants.
Tu es un temps qui commence et qui finit
tu mourras,
et ce qui meurt
renaîtra
de la désolation et de la douleur solitaire.
Exorciste homme
Ecoutez, ô écoutez !
Le Mal est…
machination malsaine
haine
institutionnalisée
fantasme morbide
instinct sauvage
savamment manipulé.
Si tu crois en l’immortalité de l’esprit malin
tu attraperas le mal, sûrement !
Dis-moi quel Dieu tu pries
je te dirai quel homme tu es !
Saute ! franchis le pas
du dérèglement
à la sagesse !
Les Exorcistes
- conjuration –
Arrière ! Arrière !
Arrière ! Retourne en arrière !
Hommes insensés, que faites-vous ?
On ourdit la trame de l’infamie !14
on lui arrache les yeux !
On déchire la poupée de chiffon
l’envers-l’endroit !
On pétrit la galette de la peste !
On tresse des verges de bouleau !
On prépare des noces stériles !
Hors d’ici, hors d’ici calamité,
on te jettera au feu
on te brûlera, on t’embrasera !
Déguerpis !, va ailleurs
Champ-aride, Forêt-aride, Terre-aride
là où brûle une flamme incandescente
il est un carrefour
au carrefour, trois chemins
pain de goudron, pâté de soufre
sangsue sur la tempe
noire noirceur
abomination ambulante
monstre furibond !
Il vit arriver le mauvais esprit
il lui dit:
va dans un lieu désert
au nom du Père
loin d'ici calamité,
recule, force impure
recule neuf fois
prends un chemin de traverse,
un sentier de chèvre
disparais au loin
indésirable à jamais,
ne reviens plus !
Formule d’exorcisme :
Le Sorcier
Au nom du Père et du Fils
et du Saint Esprit !
Matroun, je te conjure.
Pourquoi meugles-tu comme un bœuf
Aboies comme un chien
nages comme une baleine
rugis comme un lion
rampes comme un serpent ?
Rentre là d’où tu viens, souillure !
Recule Satan, ne reviens pas
malédiction, anathème
phtisie, gangrène
teigne teigneuse,
saleté repoussante !
Arrière furie échevelée
peste de toi, noir fléau !
vent rouge, pluie de plomb
Hommes insensés, eeeh, que faites-vous ?
Le Chœur
Avec des fougères sèches
avec des oignons de scille
avec des figues sauvages
avec des verges de chêne
avec des tiges de saule et du millet
avec des balaies de crin
nous fouettons la calamité, la furie
l’air siffle
la furie ne souffle pas !
Hors d’ici guerre et famine !
Ici, paix et sérénité !
Le Coryphée
Hommes insensés, que faites-vous ?
Le Chœur
Nous jouons aux dés
avec la furie échevelée
nous puisons du sang impur
nous jeûnons avec des sangsues
nous festoyons avec la peste.
Arrière, peste, arrière !
Nous fabriquons des pantins
à sa ressemblance
«en haut comme en bas »15
nous les portons à la foire
nous les jetons au feu
pour conjurer le sortilège
pour chasser l’infamie
- la transformer en cendres
l’exterminer !
Les Exorcistes
- anathème -
Toi, qui repousses
l’avis étranger
la voix de l’étranger, le chant étranger
toi qui convoites les biens des autres
qui arraches et divises
toi, qui ne sais pas vivre avec les autres
ni seul non plus
va, exiles-toi,
dans le désert désertique
dans le non-lieu de nulle part,
sans personne à tes côtés
dans les ténèbres éternelles
où s’arrête le temps,
sourd à la voix de l’Autre
et au signe de l’Un
écoute
le râle de ta férocité
ton abjection
les manigances des Erinyes
le vacarme des eaux chtoniennes
les cris des morts précoces
peste de toi, brute
xénophobe !
abîme-toi, disparais
va au diable, ne reviens pas !
|envers le pointe|
7. PROVIDENCES
« Il a tout vu, lui, le maître de la terre. »
Gilgamesh, Epopée sumérienne
Le Démiurge
Comment vous dirait-il ce qu’il sait
cet œil omnivoyant ?
Mais furtivement, à la dérobée,
il vous infuse
goutte à goutte
le liquide inestimable
de la source nourricière
l’indivisible Esprit
dispersé dans des idoles
bruissantes
gorgées de bruit -
- brouhaha de bruits -
d’une autorité indéniable.
Tel est mon discours
un système strictement ordonné
un collier interdit à l’usage.
Assemblage prophétique de signatures
- autographes intérieurs, formes et séma:
prodigieux excès de sens.
Abondance inconcevable.
Légations mystérieuses chiffrées
Cachetées de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf
sceaux de cire. Traces indélébiles. Mots de passe.
Tabernacle. Sarcophage.
L’œuf tourne autour de la matrice féconde
autogénitrice
germe de l’univers.
Etoile de Babylone.
Harmonie secrète
discrète symphonie.
Saphirs – séphiroths.
Motion en direction du centre:
consonances érotiques, vibration
gravitation, magnétisme, champ électrique.
Tout est énergie.
Signification pyramidale.
Obscur d’un côté, clair de l’autre.
ténèbres lumineuses dedans,
lumière ténébreuse dehors.
L’un aujourd’hui, l’autre, demain,
- les deux lui appartiennent.
Direz- vous que je simplifie
Direz-vous que je vulgarise ?:
« On sait ce qui est bien, ce qui est mal »
je vous comprends :
vous êtes par nature exclusifs.
Mais l’un et l’autre
font un tout.
Dualité immanente, paradoxe inquiétant.
Ecoutez mon récit jusqu’au bout.
Je refais le chemin à rebours (parfaitement seul)
je (ré)anime le passé.
Ô spectacle insolite de l'apparence
et de la providence !
Voici l’instant
juste avant que le Tout se déchire.
Schisme primitif !
Séparation initiale!
Le visible se sépare de l’obscur
le probable de l’improbable
le matériel de l’idéal ...
L’Esprit créateur en fermentation
turgescent, galactiquement
- laiteux
ovaire avant la fécondation
sperme avant le jaillissement extatique
de la semence inconsciente.
Deux principes, un acte.
Drame éternel :
magie de l’attraction
et de la conception
- mutation de l’un en l’autre.
Scriptorium.
Poïésis :
Changement d’état.
Transcription insolite, nullement simulacre.
Figures de la multiplicité
Vita nuova, figurae veneris,
méta-phore : méta-morphose du sens
et du monde.
Entre jadis et maintenant
tout ce qui s'engendre,
naît pour la première fois.
Ainsi se perpétue la mémoire du commencement.
Ô doux leurre !
douloureuse illusion !
Le Chœur
Toi, rêve enchanteur frémissant
Propulsion vers l’inaccessible
choix délibéré de la mort
au sein de la vie proliférante,
geste tragique
- differentia specifica de l’homme.
Le Démiurge
Vous voulez expulser le mal ?
Du monde matériel les lois
sont incertaines,
plus fragiles que le savoir
sur lequel vous comptez !
Non, il n’est pas de vérités absolues
ni de recommencements.
N’ayez foi en rien
pas même en l’évident
doutez et testez
jusqu’à transgresser les limites
du vraisemblable et du possible .
Vous exaltez le sens
de la vie
cette notion extensible à l’infini-
source d’inégalités, de conflits, d’intolérances
alors que lui, le sens,
telle une anguille à peine formée,
glisse et fuit et se dérobe
non capturable comme
l’essence
- Clepsydre fluide !
Mais sans la division
en bien et mal,
la soif de connaître,
et de croître toujours
s’évanouirait prématurément
et alors, il n'y aurait plus de libido
- illusions grisantes du vrai
et du parfait.
Ô combien vaine nécessité !
Non, mon discours n’est pas instructif
ni prescriptif !
Mais plongez au fond de vous-mêmes !
Vous percevrez
parsemé d’innombrables images animées
l’écran de l’infini Cartoon Network ?
Appliquez la ruse, dissolvez de l’intérieur
ce qui, une fois créé,
adhère à sa forme!
Qu’il se décompose de lui-même,
qu’il s'abîme dans le fond
qu’il se confonde avec la nudité
de la matière
et plus loin – avec l’informe
et plus loin – avec le néant !
Le Coryphée
Même le mal a son heure
d’illumination,
ses lucida intervala.
« Lucha microcosma » !
Compressez le dans un cercle
aux bords tranchants
comme la lame magique d’Excalibur
et vous le verrez feindre et grimacer
et s’acharner
à transformer le monde
- en théâtre de la mort :
« vous n’avez pas vu ce que vous avez vu».
« Tout est pure invention ! Fiction».
Le Démiurge
Il suivra l’inégale mais souple
passerelle
entre le bien et le mal.
Car ces pôles ne s’ opposent
qu’aux extrémités.
A mesure qu’ on approche du Centre
ils perdent leurs signes distinctifs.
Genre mixte. Hybride. Hobit
hermaphrodite. Colin-maillard.
La quête de l’identité
les pousse vers les confins
où se touchent les frontières de l’univers
et à cette limite
hors de la morphologie du cosmos
à cette limite…
- ô je crains d’en proférer le nom
de peur
d’incarner le monde -
à cette limite - surgit… le monstre:
poussée par sa trop grande nostalgie du Tout,
la partie détachée entama la lutte
pour reconquérir l’unité perdue :
jusqu’au déchirement.
Seulement, il est trop tard. Depuis longtemps déjà trop
tard.
Et depuis,
pour elle, tout temps,
est - contretemps .
J’entends encore
l’écho de son cri aigu
poignant.
Discordance.
L’Enfant
Le mal aurait-il deux faces ?
L’une au dedans, l’autre au dehors ?
L’une, purement maléfique,
l’autre, équivoque
changeante,
quotidienne?
Le Démiurge
Je n’ai nullement envie de refaire
le déjà créé. De corriger le déjà fait.
Je le sens: le mal résonne exotiquement, infiniment.
Dose excessive de poison.
Soif recommençante d’expression et de forme.
Faim insatiable sans nulle bénédiction.
La parole bienveillante ne sert à rien
ni le rite, ni le pardon.
Par son destin
ou par sa nature
le mal reste hors
de l'empire des signes.
Dépourvu de sens et de langage.
Oh, dis moi, dis moi ces mots, lange - moi !
Non, ce qui est par sa nature autre que moi
je ne saurais le capter
dans les mots.
Traître, parjure, tourment stérile -
sous prétexte de chercher
une plus grande perfection,
il fait du mal, encore plus de mal.
Comme si nous n’avions jamais été
Un ! L’innommé. Anonyme.
Pudeur devant le proche,
honte du sien !
Le Moi lyrique
Comment cela s’est-il glissé
dans ton monde
ô Créateur ?
Et l’enfer !
Et spiritus infernalis
et mille artifex?
Comment nommes-tu
l’inconnaissable, le tacite
« comment accueilles-tu l’infini »16
Quelles sont les trous de ton système
et de quelles coutures tu t'autorises
pour repriser ce qui se déchire?
L’homme peut-il éviter le destin
qui lui incombe ?
Subir le mal et le faire subir !
O Père, serais-tu,
créateur et tentateur simultanément ?
Le Double
Si même le créateur est impuissant
à quoi bon chercher.
Donne un visage à l’informe
façonne-le selon la norme humaine
c’est tout ce qui te reste.
Il prendra place dans ce monde
il s’apaisera comme un volcan qui dort
il se ramassera sur lui-même
il se fermera comme une plaie qui se resserre
en se cicatrisant
laissant derrière elle une marque :
clin d'œil dans le passé
peau de serpent
toile d’araignée. Empreinte d'une fée.
Sauf si elle reste vive et ouverte
douloureuse
pour les siècles des siècles !
Le Mage
J'ai la parole – arcane magique
Pigment insolite
amalgame de chair et d’âme
balsame et momie
j’ai un « rameau d’or »
- du gui vivant, du soufre et
de l’arsenic, tout ce qu'il faut
pour transformer le poison en remède,
la pierre en onguent.
J’absorbe la rosée qui perle
sur les feuilles et sur les plantes
comme l’eau bénite, élixir
dans les champs et les montagnes
rosée de jour, rosée de midi
matinale et lunaire
- à chaque phase sa manie;
j’insuffle la vie
sérum céleste
greffe de pollen
le serpent sent
ma langue et mes maux ;
je déchiffre les cibles et les marques
du rêve et de la source
des oiseux et des chiens
du traître et de l’adepte
de la magie et de la science
- deux ordres, deux sagesses :
Je suis l’invisible chemin
de la pensée ancestrale et plus avant
jusqu’au vide énigmatique :
là les maçons bâtissent des tours
dans les tours, des chambres
dans les chambres, des armoires
dans les armoires, des coffres
dans les coffres, des balluchons
dans les balluchons, des dés
dans les dés, un anneau magique
dans l’anneau, un peu de braise
et dans la braise
et dans la braise
- un œil de lumière:
que l’œil aveugle recouvre la vue
que la langue muette parle
consonances de sons
accords de voix
logo-rythmes, équations
formes, formules...
Que ma volonté soit loi
et aussi ma fantaisie !
Quand tu aimes, si tu aimes,
tu accordes le discordant
tu déplaces des montagnes !
Le Coryphée
Qui a divisé, qui a désagrégé
la sainte famille :
le corps, l’âme et l’esprit !
Le Chœur
Ne dissocie pas
l’âme du corps !
La déchirure commence là - crrraaac !
Du sang ! poulpe de colombe;
Bave visqueuse, pain de loup
ce qui divise. Arracher de peau.
Mal en gésine.
Surmonte le dégoût, ne cherche pas à fuir !
Le monde n’est pas maudit !
Est-ce encore le temps de l’horreur ?
Le Moyen Âge ? La Renaissance ?
Ce même temps
indivisible !
Rebrousse chemin
refais le cercle.
Bâtis un manoir, un monastère
une forteresse ou une cathédrale.
Partout autour - l’infini,
dedans et dehors !
Ce n'est pas le mépris de la nature ni l’extase
qui alimentent la foi,
mais la peur, la contrition, le désarroi
et la fuite hors du monde
le dégoût, la chute en abîme
cata-strophe
fuga mundi, contemptus mundi
en ce « siècle d’or! »
Prétexte pour faire valoir
le dissident
underground, outsider
exil et samizdat
humour noir et satire
maçons, moines et hésychastes
iconoclastes et bogomiles !
Temps de l’éveil de la conscience 17
Au lieu du misérable déplacement
de bauge en bauge.
Haïré ! Jubile !
tu as un don pour l’art
jubile, certains s’en souviendront.
Le Mage
Le pouvoir est indivisible.
Constellation élémentaire.
Ne trahis pas la transcendance
le passage d’une conscience à l’autre
d’un Eon à l’autre
d’un degré à l’autre de ton Moi
- configuration astrale
quintessence, temps stellaire !
Pratique la concentration
- la méditation propice à Métamorphoses du mal :
sublime-toi
rentre en lui
défie-le, ensorcelle-le
aspire-le
dans ton orbite
ta propre comète
jusqu’à lui faire perdre sa destination
afin qu'il n'ait plus en quoi ni en qui
se réfléchir, se reconnaître
s’incarner !
Asperge-le avec la quintessence de l'esprit
et de l’encens, de la poudre de bourgeon,
jusqu’à ce qu’il tombe
dans un coma profond.
Qu’il n’y ait pas de réveil :
seulement la salutaire
euthanasie.
|envers le pointe|
8. exode : la bonne pensée
Le Moi lyrique
Ayant compris en tremblant
ce que signifie le mot
d é s i r
ayant compris que les noms
ne sont pas des étiquettes
arbitraires collées
sur les choses
ayant compris
qu’on ne peut ignorer
sans se fourvoyer
la bonne pensée
la bonne parole
que le mot est une réalité transcendante
naissance et mort
magie blanche et noire
douleur et joie,
jouissance et désolation
chemin vers l’autre,
voyage au bout de soi
contact sans contact,
plongée dans le rêve
réincarnation
(« résurrection »),
- je suis devenue quelqu’un d’autre -
la peur s’est évanouie
et aussi, la faiblesse !
Maintenant je peux m’arracher
à ce hoola-hop étroit
à ce cerceau - fausse auréole
à ce plasma de l’impasse
à cette nageoire-éventail,
maintenant je peux choisir
quand se sera le jour
quand la nuit
la vie n’est plus
le tragique amalgame - jour-nuit
maintenant je me déplace librement
moi – et le mot, et l’homme
et l’acte, et le rite
- poussière sacrée
maintenant je dis au mal
arrière, disparais
et,
miraculeusement,
il disparaît pour de bon !
Je dis publiquement :
en ce temps d’infamie
de manoeuvres et de machinations,
- je refuse de suivre !
Vous n’avez qu’à refuser aussi :
Que nul ne soit là pour détruire
nul pour semer
nul pour vendanger !
Et qu’il reste un peu de sens !
Un brin d’esprit, sans quoi
même la mort n’est un remède
au mal !
Le Coryphée
Cela ne sert à rien qu’il soit passé
si un hôte venimeux
une mite maléfique, un ver ravageur
s’est incrusté dans l’âme!
Si nous ne l'avons pas en nous
il disparaîtra autour de nous !
que l'oubli soit,
que le mal ne soit pas !
Le Chœur
- poème final –
Y aura-t-il encore divisons et migrations ?
« Le peuple divisé en - deux
ne sait pas vers qui aller »18 -
rassemble-le,
une poignée de fraises sauvages
lucioles nocturnes renversées
que ta demeure embaume
que l’huile sacrée reluise dans la lampe
que la fumée du spiritus
- se répande sur
la terre natale !
Le Double
- lamento -
Dois-je vieillir
en attendant l'ouverture d'une frontière ?
et mourir enfin
d’une mort insensée ?
Dois-je écouter le boucan étourdissant du silence
et feindre l'ignorance – ni vu ni entendu –
ni complot ni vengeance, rien ni personne,
que le cruel
l’absurde renvoi de la balle.
Est-ce là la mémoire ?
Je quitterais bien, moi aussi,
ce monde où on épie et on tremble !
Mais qui a réussi à se séparer de soi
et comment?
A quoi aurait servi alors cet effort
de joindre les bouts, les morceaux épars ?
Et comment me passer de lumière
dont l’absence rend même l’ombre
invisible,
et comment étancher ma soif ?
Emporter avec soi le croûton
arraché au pain croustillant,
ultime tentative
de tromper la faim de l’âme
insatiable
- elle aussi, irréelle !
Mais ce que je cherche n’est-ce pas un lieu pour la
rêverie
et la chimère ?
Un monde un brin ontemplatif
et non seulement
familier et nu !
La pupille qui voit
à travers la brume et le voile
devant et derrière
dans le cercle élégiaque
n'est-elle pas préférable,
- ô ma très douce -
au mot aveugle
amer
dans la haine
et laid ?
Et, sous le mot, l'antique mais
infaillible
couperet
- stigmate
de la généalogie?
|envers le pointe|
[1]
Extrait du code de Tikves : Le
physiologue (sur les animaux)
[2]
Nietzsche : L’Antéchrist
[3]
Eschyle : Agamemnon (début)
[4]
T.S. Eliot
[5]
Mère originaire, créatrice de tout, selon l’épopée sumérienne
Enuma Elish.
[6]
Cf. Jean Delumeau : Le péché et
la peur
[7]
Borges
[8]
Platon : Phédon 61b
[9]
Nicos Tchausidis : Images
mythiques des anciens Slaves
[10]
Erasme : Éloge de la folie
[11]
en français dans le texte
[12]cf.
Blaže Konevski : Consonances
[13]
George Frazer : Le Rameau d’or
[14]
selon les fables recueillies par Angel Kulavkov, lues en manuscrit
[15]
Hermès Trismégiste :Traité
fondamental de magie
[16]
William Blake
[17]
cf Jung : L’âme et la vie
[18]
Virgile : Enéide
© Katica Kulavkova & Blesok, 2001.
All rights reserved.
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