Métamorphoses du mal
Traduit du macédonien
par Harita Wybrands
1. PROLOGUE : TERREUR, SCHISME
Deuxième tableau : Crépuscule des dieux
2. pressentiment du mal
3. Apparitions
4. Métamorphoses du mal
5. MASQUES
6. RITE, MOT MAGIQUE
7. PROVIDENCES
8. EXODE: LA BONNE PENSÉE
[intégral]
1. Prologue : Terreur, Schisme
Premier
tableau : Drame, exposition
Le Moi lyrique
- monologue -
J’irai
je n’irai pas
non, je n’irai pas.
L'incertitude me paralyse -
l'humeur grise et stérile
qui précède
les décisions graves
et capitales pour la vie.
La terreur me gagne
comme l’encre – une goutte suffit -
s'infiltre dans l'eau, liquide sublime
hymne sacré, acathiste
comme l'obscurité gagne
une gorge, un antre ou une cave
- taverne d’Alexandrie -
par nature déjà
souterraine et ténébreuse -
insensiblement, mais d’un trait
doucement, mais sans retour !
Enfin, la peur tombe
- ombre glacée dans l’âme -
orme centenaire dont la cime
recouvre une source d'eau limpide
le pouls s'affole: le trac
- ou un excès de sens -
quand vient le moment de dire tout haut
ce qui couvait jusqu’alors
comme un savoir tacite;
qu’on doit livrer publiquement
et lâcher dans le monde
inconnu
hostile ou bienveillant;
un bout de langue qui s'arrache
un tournesol une sauterelle
un hochequeue bigleux
une toupie de fête foraine;
un jeune tigre
s’arrache ainsi au giron maternel
et se lance sur son chemin
sur les traces du père
et de la mère qui
ermites solitaires,
dans la forêt
ne se rencontrent
muets dans les ténèbres
qu’à l’appel du désir
trop ardent
et si triste
et si pressent
qu’ils leur faut sur le champ
s’unir
dans la même tanière
le même - trou volupté ;
un tigre tout jeune encore
qui cherche à éprouver sa force
et met en oeuvre tout ce dont la nature
prodigue l’a doté
et dans un feulement muet
comme à l’approche de l’orage
fait son entrée sur la scène
du zodiaque
épaisse comme du flan, de la gelée,
du caramel crémeux
- barrage fondant -
et se met à marcher
des jungles du Bengale
des sommets de l’Himalaya
ou plus près d’ici - de Byzance-
jusqu’à l’Europe :
« l’aspic est le plus répugnant reptile de la terre
- le mâle va vers l’est
la femelle, vers l’ouest. »1
Quitter ce lieu ?
Alors que je tiens encore
à pouvoir choisir
parmi tant d’autres sur la terre,
ce ciel, ce bout du monde, comme miens…
Le Poète
O ma créature
Ne brusque pas ta décision !
Sans l’errance du doute
sans les épreuves de l’insomnie
nul ne connaîtrait la volupté
du sommeil
ni du réveil !
« Quand décline la volonté de puissance »2
tout piétine s’agglutine
et s’enlise insensiblement.
Amorce du chaos.
Matrice de la conception.
Désordre nécessaire
à toute naissance.
La figure de cire
consacrée - héraldique -
fond et se mue en masse amorphe
en gélatine, en bouillie
Art de la décomposition !
Horreur de ce qui stagne !
Décadence ! Fin de siècle !
Bilan d’un millénaire !
Et toi, tu cherches la liberté
la liberté !
Que tu trahisses ta solitude
salutaire allégeance à soi,
et déjà sous la peau se glisse
comme une tique
collante et rusée,
l’idée que tu es
impuissant et petit
impuissant et petit
et seul le ciel en haut,
le ciel en bas, entrebâillé,
épie comme une chauve-souris
de son regard expert
énigmatique et polyglotte
inhospitalier
et te tient prisonnier sous sa chape
comme tous les autres.
Le Double
J’attends,
guetteur fatigué
d’Agamemnon,
que parvienne de loin
le signal du flambeau
apportant la bonne nouvelle
que le combat commencé
depuis de nombreuses années,
est enfin terminé.3
Des signes arrivent
mais moi, je veille encore au poste de garde
et ne cesse de perdre mon souffle - ma chaude galette.
Clytemnestre s’annonce :
- le vrai signal n’est pas encore là.
Et la vengeance étincelle dans ses prunelles
siffle dans ses gestes .
L’Autre double
- discours métapoétique -
Je m’adresse à vous
moi, qui suis une et seule,
mais, à ce qu’on dit, multiple -
à vous qui comprenez ma langue.
Si peu proches,
nous avons pour nous unir
la même menace qui gronde sous nos pas
le même impatience de la voir passer
dans l’espoir que c’était
une fausse alerte.
C'est - dites-vous - un phénomène marginal
Et non pas une étincelle maligne
un monde dans notre monde
une greffe indigeste, un os en travers de la gorge
le déluge, l’élément indompté
le cheval de Troie.
Maintenant je vous convie
un instant
dans ce monde à moi, ma forteresse
bâtie de mots
agencée en vers
dedans – dehors
et promenez-vous à votre guise
où bon vous semble.4
On trouve de tout
Dans ce drame
d’entre deux âges
- plateau chargé
de friandises bariolées :
intrigues exhibées
sous des angles divergents
mélancolies
et allégories -
inventions et fantasmagories,
souvenirs et présages
opium, aesthésis !
Ne faites pas attention à l'entrelacs
insolite d’éléments hétéroclites
mutations et réminiscences
- mythos, exodus, paradoxes divers
qui plus est, en vers -
noués - dirait-on -
en petits baluchons
parfumés et perméables ...
Ici, pas besoin de connaissances
mais de complicité -
d’affinité pour le signe
et le jeu.
Un coup pour vous, un coup pour moi.
Les figures ne manqueront pas
- elles sont toutes là - au complet.
[1]
Extrait du code de Tikves : Le
physiologue (sur les animaux)
[2]
Nietzsche : L’Antéchrist
[3]
Eschyle : Agamemnon (début)
[4]
T.S. Eliot
© Katica Kulavkova & Blesok, 2001.
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